|
|
|
Chapitre I (début) Andrée Tara. Abandon. Éditions Mémoires et Cultures.
Tous les dimanches, sans en manquer un seul, après la messe, la famille Morin allait fleurir d’antigones blanches une petite tombe. Henri, tandis que les siens baissaient la tête et se recueillaient, jetait un regard furtif au-delà du mur bas qui entourait le cimetière, sur l’étendue plate des rizières, dominée au loin par une pagode au toit rouge. Au retour, dans l’allée bordée de buis, Monsieur Morin, paternel, quelque peu solennel, marchant lentement, entreprenait toujours la même leçon de morale : «Henri, quand notre petite fille fut morte de la typhoïde, ton frère en fut atteint ; ma femme s’adressa alors à Dieu. Jean guérit et elle tint sa promesse d’élever mon fils. Tu lui dois reconnaissance et admiration. Elle t’a permis d’être élevé dignement, à l’égal de son propre enfant. » Il lançait un regard à sa femme. Avait-il été assez persuasif? Elle approuvait d’un signe de tête. « C’est vrai, je devrais être reconnaissant » se disait Henri. Il aurait bien voulu que son père ne le retienne pas par le cou et lui permette comme à Jean de marcher en équilibre sur le bord du trottoir Jean avait bien de la chance de ne rien devoir du tout à ce petit cadavre couché sous la dalle de marbre. L’après-midi, il était généralement privé de sortie pour avoir, en classe, récolté de mauvaises notes. Il s’en réjouissait. Il trouvait insipides les visites mondaines qui agrémentaient les dimanches. Il s’arrangeait cependant pour ne pas être privé lorsqu’il s’agissait d’aller voir les Dupuy, bien que la séance comportât des moments forts pénibles. Mais elle n’était pas non plus dépourvue d’humour.
La maison des Dupuy plaisait à Henri. Il n’y avait pas, comme chez lui, de grandes chambres aux murs nus où se tordait un crucifié, et des lits recouverts de broderie anglaise avec des moustiquaires nouées au-dessus. C’était une grande maison claire et carrée, entourée d’un jardin soigné dont une grille défendait l’accès. Il fallait attendre longtemps avant qu’un boy flegmatique, ne s’inquiétant nullement des cris qui l’exhortaient à se presser, vint ouvrir un cadenas dont il avait toujours d’abord oublié la clef. On passait entre des jarres où poussaient des orangers nains aux fruits de la taille de cerises. On gravissait un escalier où s’étageaient des pots de plantes vertes, on passait sous une pergola où pendaient des souches fleuries d’orchidées. Le boy introduisait dans une entrée dont le carrelage dégageait de la fraîcheur. Le salon semblait vous attendre et même vous solliciter. Un lourd brûle-parfum de bronze incrusté d’argent, surmonté d’un lion chinois à crinière en virgules trônait au milieu de la pièce. Et, comme exhalée de ce brûle-parfum qui pourtant, éteint pour toujours, n’encenserait plus Bouddha, les tentures aux broderies d’or, les lanternes de bois laqué, les étoffes brunes aux dessins hiératiques composaient les aromates d’un lent érotisme, sensible au petit garçon. Les Morin s’installaient au creux des fauteuils de bois sombre, sculptés de têtes de dragons retenant dans leur gueule des rubans où étaient enfilées des sapèques. Madame Morin, avec une moue de dédain pour ce luxe inutile qui ne permettait pas les économies, posait son sac au bord du plateau de cuivre ajouré, soutenu par trois poissons dressés, laqués d’or. Madame Dupuy apparaissait bientôt, les cheveux frisés au fer et les bras chargés de bijoux. Elle était flanquée d’Alice. C’était une petite fille, plus jeune qu’Henri, à l’air maussade et aux cheveux roux ornés d’un énorme nœud comme on en voit aux oeufs de Pâques. C’était la mode des noms en A, mais ses parents n’avaient tout de même pas osé l’appeler Antinéa. Monsieur Dupuy apparaissait enfin, cordial, le front un peu trop rouge à cause de l’apéritif des dimanches. Alors commençait le moment difficile à passer : les grandes personnes confortablement installées observaient les enfants restés debout et inévitablement se mettaient à parler d’eux. Jean avait droit à la prime place. Il recevait les compliments dus à un enfant obéissant et serviable. Puis la comparaison s’imposait ; un silence lourd planait ; des soupirs, des « eh oui ! » le scandaient. On se permettait même des chuchotements dont les mots couverts devaient dissimuler le sens à l’enfant. Le mot hérédité y revenait souvent. Enfin on arrivait toujours à la même conclusion : « manque de reconnaissance. » Henri était soulagé après ce verdict ; il savait que ce n’était plus son tour et qu’allait commencer une comédie divertissante. En effet Alice devenait alors le point de mire et l’objet des critiques, mais elle le supportait très mal. Ses yeux sombres lançaient des éclairs, elle marmonnait. Monsieur Dupuy levait la main menaçante: « Répète. » L’enfant qui se serait fait briser plutôt que de céder répétait tout haut : « C’est faux je ne suis pas méchante, je n’ai rien d’un petit monstre» et parfois elle osait ajouter : « Vous êtes des menteurs. » Son père la bousculait hors du salon et lançait sa punition à la cantonade, il s’agissait souvent d’une privation de dessert. Quand l’orage était passé, que la conversation roulait sur les événements politiques ou le divorce d’une voisine, Henri et Jean s’éclipsaient et montaient rejoindre Alice dans sa chambre. C’était une chambre rose qui eût été charmante si Monsieur Dupuy avait placé ailleurs sa bibliothèque, un meuble sombre aux colonnettes torsadées surmonté d’une tête de Dante, qui, outre des dossiers administratifs, le code pénal, le Mein Kamf, les Croix de Bois et les Contes du Lundi, contenait les fusils de chasse. Boudeuse et suçant son pouce, Alice, assise par terre, berçait une poupée(...) |
|