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Une abbesse du XVIIe siècle

Scholastique Guyonne de Rouxel de Médavy

1 ère abbesse de Saint-Nicolas de Verneuil

1608-1669

Jeanne Marie Dupont. Moniale archiviste de Saint Nicolas de Verneuil, XIXe siècle, d’après un manuscrit du XVII:

« La Chronique », journal de Scholastique Guyonne Rouxel de Médavy.

Publication de L’association A.S.E.VE. de Verneuil-sur-Avre.

Président : Alain Lecerf.

Éditions Mémoires et Cultures. 2005

.

C’est l’histoire de Verneuil au XVIIe siècle qui apparaît ici, avec les épisodes de la Ligue, avec quelques personnages considérables, en particulier Pierre de Rouxel, baron de Médavy  (1562-1617), père de la première abbesse.

C’est aussi une évocation de la vie d’une abbaye normande au Grand Siècle, le portrait d’une abbesse voyageuse, partant à Paris pour s’entretenir avec la reine Anne d’Autriche ou parcourant notre région pour visiter les abbayes sœurs.

Alain Lecerf.

 

Fondation de Saint-Nicolas de Verneuil

 

Depuis longtemps déjà la comtesse de Grancey caresse un projet qui lui tient à cœur : la fondation d’un monastère de Bénédictines. Il serait très bien à Verneuil où il perpétuerait le nom des Médavy. Elle en voit l’emplacement à l’Ouest de la ville, près des remparts, sur l’ancien fort Saint-Nicolas proche du château qui fut le sien longtemps et dont, par ordre de Louis XIII, on démolit en ce moment les fortifications. La Mère Renée des Guetz, moniale d’Almenèches, l’éducatrice de ses filles, à qui elle garde une profonde gratitude, ferait une admirable supérieure : elle lui a promis le gouvernement du futur prieuré.

Dès 1623, par son notaire Mathieu Vente, la comtesse fait connaître son projet aux Vernoliens. Le 22 février, le maire Jean Lesueur préside une assemblée de notables et conseillers de la ville. Tous, entendus les uns après les autres, disent « uniformément, pour leur part, accorder la fondation dudit monastère ».

Le 29 octobre suivant, le curé de Saint-Jacques, Messire Thomas Rosse consulte, à l’issue de la grand’messe célébrée en l’église Saint-Nicolas, les dix-sept chefs de famille demeurant sur cette paroisse : Veulent-ils partager leur église avec des moniales ? Ces braves gens, dont les noms sont venus jusqu’à nous grâce au tabellion Noël Sannart, se montrent pacifiques. Volontiers, ils abandonnent une part de la nef et du cimetière de Saint-Nicolas pour « aider et faciliter le saint ouvrage entrepris, tant par Madame de Médavy, comtesse de Grancey, que par Messieurs les maire et échevins de la ville. » Cette générosité d’ailleurs ne les prive pas ; « ce qui reste de l’église, ont-ils soin de noter, est assez et plus que capable de contenir lesdits paroissiens ». Les frais de la séparation à établir restent à la charge des religieuses.

Un rapport de ces deux délibérations est envoyé à l’évêque d’Evreux, Mgr François de Péricard. D’une illustre famille de robe, qui occupa à diverses reprises des emplois importants au Parlement de Normandie, sacré à vingt-trois ans évêque de Tarse et coadjuteur de son oncle Guillaume de Péricard (1608-1613), il lui a succédé sur le siège d’Evreux. Mis à même d’apprécier l’Ordre de saint Benoît par ses rapports avec les deux abbayes de sa ville épiscopale - Saint Taurin et Saint-Sauveur -, il se montre favorable à la fondation de Verneuil. Il y met cependant une condition : la supérieure sera l’une des filles de la fondatrice. Voilà qui devrait réjouir la comtesse de Grancey, car elle est mère. Mais elle est exempte de cette ambition maternelle aviditate feminea qui, au dire de Saint Jérôme, inspirait la mère des fils de Zébédée. L’honneur qu’on veut lui donner l’embarrasse. La sœur Scholastique, l’aînée de ses filles non pourvues d’abbayes, est actuellement simple novice. Avant de la mettre à la tête d’une famille monastique, il conviendrait au moins de la laisser prononcer ses vœux et prendre quelque expérience de la vie religieuse. D’autre part, la comtesse de Grancey a donné sa parole à la Mère des Guetz. C’est à ses yeux un engagement d’honneur : il lui paraît impossible de le rétracter. Mgr de Péricard se charge de cette mission délicate. Madame de Médavy en retarde l’exécution durant trois ans.

Un ecclésiastique, délégué de l’évêque d’Evreux, se rend alors à Almenèches. Il prie la Mère des Guetz de laisser le gouvernement du futur prieuré à la fille de la fondatrice, mais cependant de la suivre à Verneuil pour la seconder dans l’administration des biens temporels.

La Mère Renée acquiesce instantanément, avec une généreuse humilité, au désir épiscopal. Elle s’arrachera à son monastère où elle jouit de la confiance et de l’estime de la communauté, pour aller obéir à une enfant qu’elle a élevée et lui donner tout son dévouement. Son évêque Mgr Camus et son abbesse Madame Louise de Médavy autoriseront son départ en temps voulu.

Encouragé par la facilité de sa première démarche, le même ecclésiastique se rend à Vignats : il y reçoit un accueil moins spontané. Avec une véritable stupeur, la Sœur Scholastique apprend qu’elle doit être supérieure. Régir un monastère, avoir charge d’âmes, à dix-neuf ans ! Une telle responsabilité l’écrase. En un clin d’œil, elle voit aussi les sacrifices qu’exigera ce nouvel agredere. Quitter la terre de son abbaye, l’autel témoin de ses engagements ; abandonner sa parenté spirituelle : sa sœur Anne qui l’a enfantée à la vie monastique, les religieuses qui l’ont admise en leur communauté, les novices dont elle est la Mère. La perspective de toutes ces séparations lui déchire le cœur. La petite moniale, hier si heureuse, semble, comme Saint Grégoire, avoir « perdu les joies profondes de son repos : Alta quietis meae gaudia perdidi » Le remède ? Saint Benoît le lui donne au chapitre LXVIIIe de sa Règle : « Si l’on enjoint à un frère des choses impossibles, qu’il obéisse par amour en se confiant dans le secours de Dieu. » La Sœur Scholastique se rend au chœur, et prosternée devant le Saint-Sacrement, implore la force dont elle a besoin pour accepter pareille mission. Le R. P. Claude de Lingendes, de la Compagnie de Jésus, directeur spirituel de Madame Louise de Médavy, l’assiste de ses conseils : éclairée et fortifiée, elle se prépare à entrer dans la terre nouvelle que le Seigneur lui destine.

Pendant ce temps, la comtesse de Grancey organise à Verneuil le monastère provisoire. Le 3 mars 1627, elle achète sur la paroisse Saint-Nicolas trois maisons avec jardins. L’une d’elles servira d’oratoire. On recule pour l’instant devant la dépense que nécessiterait une grille dans l’église paroissiale. Deux jours plus tard, la fondatrice signe des engagements avec des maîtres charpentier, maçon, menuisier, serrurier : ils promettent d’aménager les locaux « pour la fête de Quasimodo prochaine ». Le 6 mars, la comtesse de Grancey fait rédiger par le tabellion son contrat de fondation[1]. Elle s’y montre « mue de piété, zèle et dévotion pour l’honneur et service de Dieu, avancement de sa gloire » et donne les maisons qu’elle a achetées précédemment et en outre une rente de six cents livres « à prendre sur sa terre et baronnie de Selongey, en Bourgogne ».

Le 10 mars, Mgr de Péricard, qui a pris connaissance des dispositions de la comtesse, y répond par écrit[2]. Le document, véritable acte de naissance du monastère, n’a rien dans sa teneur des rigides et froides formules officielles. On y sent à chaque ligne la piété et le cœur du prélat qui l’a signé. « Tous les Ordres religieux, assure-t-il, sont l’ornement de la Sainte Eglise ; mais l’Ordre très insigne et ancien de Saint Benoît demeure reluisant entre tous. » Il permet donc volontiers à la comtesse de Grancey de fonder en la Ville de Verneuil « commandée autrefois par son cher époux avec autorité et amour des peuples », un monastère de moniales Bénédictines. Elles seront tenues de vivre selon la règle du Bx P. Saint Benoît et de garder la clôture « sous la direction, correction, visitation et obéissance » de lui, évêque d’Evreux et de ses successeurs. Il est tout disposé, quand il le jugera à propos, d’abandonner en son entier l’église paroissiale au monastère. Celui-ci se nommera de Saint-Nicolas[3] et s’érigera et bâtira avec l’aide de Dieu pour les offices et devoirs des moniales…tant que le monde durera… » Ce futur indéfini, jailli d’un cœur paternel, garde encore après trois siècles, toute sa saveur prophétique…

Les assises de la maison étant désormais solidement établies, la comtesse de Grancey revient à Médavy ; mais elle laisse la surveillance des travaux à sa cousine, Madame de Raveton : celle-ci, digne de sa confiance, fait beaucoup par ses soins, son crédit, sa piété, pour l’établissement du moutier.

L’Esprit-Saint fait plus encore : il inspire à une jeune fille, Roberte de Chevestre, de se donner au prieuré naissant. Mais désireuse d’en être sûrement la première pierre spirituelle, elle ne peut se résoudre à attendre son érection à Verneuil ; avec l’enthousiasme de ses quinze ans, elle se présente à Vignats pour recevoir les livrées monastiques, comme novice de Saint-Nicolas. Roberte a de nombreux frères et sœurs ; elle est orpheline de mère ; son père, Charles de Chevestre, seigneur de Cintray (près de Verneuil), favorise généreusement ses désirs. Après un court postulat, Madame Anne de Médavy fixe sa vêture au 25 mars. Anne Baude, qui a porté l’habit de chœur aux Ursulines de Falaise et qui est une protégée de la fondatrice, Madame de Sacy, reçoit l’habit des converses le même jour. Roberte s’appellera désormais sœur Séraphine ; Anne garde son nom. Toutes les deux, en cette fête de l’Ancilla Domini, inaugurent la série des vierges de Saint-Nicolas qui offriront leur cœur au Roi du ciel dans la joie et l’allégresse.

Restent à prendre les dernières dispositions en vue du départ. A la demande de la comtesse de Grancey, Mgr Jacques Camus, évêque de Sées, et Madame Anne de Médavy, abbesse de Vignats, autorisent la Sœur Scholastique et deux moniales à quitter leur monastère pour la fondation de Verneuil : les Mères Marguerite Barrier de Pierrepont et Gertrude du Loir sont prêtées momentanément à la jeune supérieure.

Le 17 avril, devant la communauté réunie au chapitre, l’abbesse de Vignats adresse « à dame Scholastique » et à celles qui doivent l’accompagner une très tendre et pieuse exhortation. Elle les excite à entreprendre la fondation de Saint-Nicolas « avec un généreux courage, à l’honneur et gloire de Dieu et utilité de la Sainte Religion » et remet à sa sœur le volume des Constitutions de Montivilliers « sur la vraie et ancienne Règle de Saint Benoît ». L’investiture s’achève « avec grande abondance de larmes » de part et d’autre. On s’aime bien à Sainte-Marguerite, avec toute la profondeur vraie que l’amour du Christ ajoute aux meilleures tendresses humaines.

Le lendemain, la Mère Renée des Guetz, « désignée prieure », est fidèle au rendez-vous. Elle monte dans un carrosse à la suite de Madame Scholastique de Médavy, avec les Mères Marguerite Barrier de Pierrepont, Gertrude du Loir et les deux novices, Sœur Séraphine et Sœur Anne. L’abbesse de Vignats, qui conduit le petit groupe à Verneuil, prend place dans un autre carrosse, accompagnée de quatre de ses moniales[4].

Après un arrêt de trois jours à Argentan, auprès de Madame Louise de Médavy, une nuit à Almenèches, une halte au château de Cintray où le père de Sœur Séraphine les reçoit avec honneur, les moniales arrivent à Verneuil le 24 chez la comtesse de Grancey. Sous la conduite de Madame de Raveton, elles vont à Condé solliciter la bénédiction de l’évêque d’Evreux. C’est leur première rencontre avec lui. Il les reçoit « très bénignement, avec une piété et charité vraiment paternelles », promettant de les assister dans toutes leurs nécessités spirituelles. Ce supérieur est avant tout un père : il fait connaissance avec ses enfants. Celles-ci, tout de suite en confiance, disent leurs craintes, leurs espoirs. La visite, qui n’a rien de protocolaire, s’est prolongée deux heures.

Haec dies quam fecit Dominus ! Voici le jour que le Seigneur a fait. Le 25 avril de l’an 1627, un dimanche, en la fête de l’évangéliste Saint Marc, Mgr de Péricard se transporte de sa maison épiscopale de Condé « dans l’église de la Madeleine, paroissiale et première » de Verneuil ; et « tout le clergé pour l’accompagner, comme tout le corps de justice et tous les peuples d’icelle » s’y réunissent aussi. Les moniales se retirent dans une chapelle de la même église. L’évêque monte en chaire et fait un sermon « digne d’admiration ». Ensuite, tous les corps ecclésiastiques et séculiers se mettent en ordre pour la procession tout autour de la ville, car c’est le jour des grandes litanies. Plus de trente prêtres et les religieux cordeliers marchent les premiers ; « puis l’évêque et les religieuses en après deux à deux, tenant un cierge d’une main et une croix de l’autre. La grande croix les précède ; tous les messieurs de la justice et le peuple les suivent ». Durant le lent parcours, les cloches des sept paroisses sonnent en volée. En cette matinée de printemps, la ville entière fête l’arrivée des moniales ; elles, gênées de se trouver dans le point de mire de tous les regards, ont baissé leur voile pour ne rien voir et mieux rapporter au Seigneur Jésus l’accueil qu’on leur fait.

On se réunit au monastère provisoire. Mgr plante la croix en un endroit « qui depuis s’est rencontré le milieu du préau du cloître[5] ». Avec une pieuse vénération, le Seigneur évêque adore la croix ; clergé, religieux et moniales l’imitent, puis les Vernoliens : tous se comportent « avec grande révérence et bel ordre ».

Le prélat tient à introduire lui-même les religieuses dans leur oratoire. C’est une chapelle provisoire, dont la partie réservée aux séculiers est séparée du chœur des moniales par une grille de fer. Mgr célèbre la messe, « chantée en musique », donne à ses filles la Sainte Communion et laisse le Saint-Sacrement dans le tabernacle. Le soir, il revient présider les vêpres : les religieuses chantent comme des anges et toute l’assistance est ravie de les entendre. L’évêque établit ensuite la clôture. Le lendemain, dès trois heures, les moniales récitent Matines, commençant ainsi la célébration de l’Office divin, qui depuis lors, n’a jamais cessé.

Le monastère comprend dix petites cellules et trois grandes chambres : le noviciat, le réfectoire et l’infirmerie. Chaque cellule est meublée à la monastique, c’est-à-dire, « d’un petit bois de lit, d’une paillasse, d’un chevet[6], d’un drap de drap[7] et d’une castelogne[8] avec une housse de bure sans passements, frange, ni aucune façon, une petite table et une petite chaise de bois sans tapis ni garniture ; un bénitier de faïence et trois ou quatre images ». Il y a une cuisine, deux parloirs avec des grilles de fer, l’un pour la supérieure, l’autre pour les religieuses, un tour pour les nécessités de la maison et au dehors un logement pour les tourières, un grand jardin avec un bon puits et une maison indépendante pour les pensionnaires. Tout est pauvre, mais rien d’essentiel ne manque. D’ailleurs la comtesse de Grancey, qui habite un pavillon adossé au chevet de l’église, continue à veiller sur l’installation matérielle.

Madame Anne de Médavy, jugeant que sa présence n’est plus nécessaire, fixe son départ au 3 mai. Elle laisse la Sœur Scholastique supérieure de Saint-Nicolas et lui donne tout pouvoir d’exercer sa charge comme elle l’entendra. La séparation se fait avec beaucoup de larmes et de sanglots : ces deux bonnes sœurs « s’aimaient autant intimement par le lien  de la divine charité que par celui de la chair et du sang ». D’elles on peut dire comme de Saint Benoît et de sainte Scholastique : elles ont eu, en tout ce qui regarde l’observance de leur Règle, le même esprit.

Madame de Médavy n’a rien d’une nature mélancolique qui se replie sur elle-même. Vite, elle se ressaisit ; à ses cinq premières filles, elle donne l’exemple de la fidélité et de la ferveur. Toutes ponctuellement sont à l’office de nuit. Elles y ont un certain mérite : dans les dix premiers jours, elles tombent malades, deux à l’extrémité. Mais leur vaillance joyeuse et leur foi intrépide ne se refroidissent pas pour si peu. Le Seigneur leur donne « des forces et le courage de se guérir tout à coup » lorsqu’il faut se rendre au chœur. Dès cette époque elles solennisent les grandes fêtes « avec autant de révérence et de travail » que si leur nombre était déjà multiplié par dix. Le zèle pour l’Opus Dei, pour l’office de nuit en particulier, est la plus ancienne et la plus chère tradition du monastère.

Mgr de Péricard, qui a toujours désiré donner l’église Saint-Nicolas aux moniales, a bientôt « l’occasion de se satisfaire[9] ». En décembre 1627, une cure devient vacante, il la donne à M. Le Blanc, curé de Saint-Nicolas, et songe à unir cette petite paroisse à celle de Notre-Dame. Le 27, il fait part de son projet au chapitre de sa cathédrale et ordonne de faire à Verneuil auprès des paroissiens une enquête de commodo et incommodo au sujet de cette annexion. Tous la désirent. En un acte du 28 avril 1628, l’évêque déclare « la paroisse Saint-Nicolas unie et annexée à perpétuité à la paroisse Notre-Dame ». L’église, les cloches, le cimetière et le presbytère appartiennent désormais aux Bénédictines « afin que Dieu soit servi et adoré à tous les siècles suivants ». Le dimanche 9 juillet[10], Mgr de Péricard conduit lui-même Madame de Médavy et ses filles en leur nouvelle église. Il les met « en sa possession réelle, actuelle et corporelle ». Il leur fait baiser le maître-autel, toucher la porte et les cloches « pour en jouir, par elles et celles qui leur succèderont, à tout jamais, pleinement et paisiblement ».

Cette église - aux deux parties distinctes, l’une du XIIe siècle, désormais le chœur des moniales, l’autre du XVe, le sanctuaire -, dut autrefois être consacrée, bien qu’on n’ait pu retrouver le procès-verbal de la cérémonie. Depuis deux cents ans et même davantage, le Saint-Sacrement l’habite ; ses dalles, ses murs, ses voûtes sont imprégnés des humbles vœux de petites gens, travailleurs, maraîchers, qui l’ont fréquentée. La prière des moniales va profiter de ce trésor accumulé et y ajouter toutes les richesses et les splendeurs de la liturgie. Quatre nouvelles cloches, Françoise, Catherine, Michelle, Jeanne[11], dûment baptisées par Mgr d’Evreux, seront placées deux ans plus tard dans le clocher. Avec les moniales, elles loueront le Seigneur in omni tempore.

Le même 9 juillet 1628, Mgr de Péricard pose la première pierre du bâtiment qui doit en longeant les remparts relier l’église au monastère provisoire. Les ouvriers font diligence : après cinq mois de travail, les murailles sont en état de permettre aux religieuses de se rendre à l’église sans quitter la clôture. Le 6 décembre, en la fête de Saint-Nicolas, à tout seigneur, tout honneur, elles y vont empressées et joyeuses chanter Matines pour la première fois. A dater du Jeudi-Saint 1631, l’office de jour et de nuit se célèbrera exclusivement à l’église ; d’ici là, sans doute pour ne pas rencontrer les ouvriers, les moniales s’y rendent seulement les dimanches et fêtes. En ce printemps 1631, la communauté abandonne définitivement son premier logis et s’installe dans le bâtiment enfin terminé : il comprend au rez-de-chaussée deux grands celliers[12], au premier étage quatorze cellules, au second étage mansardé le noviciat.

Au mois d’août, Mgr de Péricard et son cousin, Mgr Henri Boisvin, évêque de Tarse, font solennellement la dédicace de ce dortoir[13] ; chaque cellule est sous la tutelle d’un saint, mais celle de Madame de Médavy est dédiée à la Nativité du Seigneur : c'est dire sa dévotion à Jésus enfant. Le cabinet où elle se tient pour parler à ses filles est sous la garde du Saint-Esprit : de lui elle attend lumière, conseil, inspirations.

Le nombre croissant des moniales rend bientôt insuffisante la première aile du monastère : la comtesse de Grancey en fait élever une seconde, parallèle à l’église. Elle achète les pierres provenant du château de Verneuil : les débris de son ancienne demeure seront ainsi encastrés dans le monastère. Le 10 juin 1630, les maire et échevins de la ville posent la première pierre du nouveau bâtiment. Achevé en 1635, il abritera au rez-de-chaussée cuisine, réfectoire, infirmerie, et au premier étage deux rangées de cellules[14].

Sous le deuxième abbatiat seulement, un dernier corps de bâtiment situé à l’est achèvera de donner à l’abbaye la forme d’un quadrilatère. Madame Scholastique de Médavy fait du moins élever de ce côté un mur de clôture et offre à la Mère de Dieu l’honneur d’en bénir la première pierre. Nos vieux récits nous montrent en effet Madame l’Abbesse portant processionnellement avec une tendre et respectueuse dévotion une image de Notre-Dame et la plaçant elle-même, le 13 mai 1645, dans une niche disposée sur la première pierre. Avec ferveur, elle supplie la Vierge « fontaine scellée et jardin fermé », de se rendre protectrice de la clôture.

Les piliers de la porte d’entrée conservent le souvenir de cette cérémonie. On y voit une statuette de Notre-Dame ayant pour cortège Saint Joseph, Saint Nicolas, Saint Benoît, Sainte Scholastique et l’ange gardien, sentinelles qui gardent la cité monastique et la défendent contre les infiltrations possibles de l’esprit du monde. Les coqs de Médavy et les ondes de Hautemer, gravés sur ce portail[15], redisent à tous les largesses de la fondatrice.

Le monastère où s’écoulera la vie de Madame Scholastique de Médavy n’a rien de froid ni de rigide. Seuls, les vieux remparts servant de clôture, lui donnent une apparence de citadelle. On y combat le bon combat, c’est vrai ; mais avec des engins qui ne blessent personne, « les puissantes et glorieuses armes de l’obéissance, sous le vrai Roi, le seigneur Jésus-Christ », « pour mériter quand et quand d’avoir part en son royaume[16] ».

 


 


 

[1] Appendice A. p. 273 ; Contrat de Fondation de la comtesse de Grancey.

[2] Appendice B : p. 276 ; Contrat de Fondation de la comtesse de Grancey.

[3] Le culte de Saint Nicolas fut propagé en Normandie grâce aux abbés du Bec et aux Bénédictins de Lyre, Conches, Saint Taurin… et à l’épopée normande en Italie des fils de Tancrède de Hauteville, qui avaient fait de Bari la capitale de leur duché au moment où les marchands y apporteraient, le 9 mai 1087, le corps de Saint Nicolas. (abbé Guéry).

[4] Les R. Mères Jacqueline de Pierre, Françoise de Saint-Jean, Madeleine de Jumilly et Gabrielle de Brucourt.

[5] La croix fut, en 1891, remplacée par une statue de Sainte Scholastique.

[6] Traversin.

[7] Drap de laine.

[8] Couverture de laine pour le lit. Ce mot vient de casta lana parce que ces couvertures se font d’ordinaire de la toison des agneaux.

[9] Notice manuscrite.

[10] Appendice C. p. 278 : Acte de prise de possession de l’église par les moniales et pose de la première pierre du monastère définitif.

[11] Françoise eut pour parrain Mgr de Péricard et pour marraine Jourdaine de Monchy, cousine du comte de Grancey.

Catherine eut pour marraine Catherine de Bassompierre, comtesse de Tillières, et pour parrain François de Nollent, Seigneur de Chandey.

Michelle eut pour marraine Michelle de Péricard, femme de Laval-Montigny, cousine germaine de l’évêque d’Evreux, et pour parrain Michel Gaucher, président à l’élection de Verneuil.

Jeanne eut pour marraine Mademoiselle Jeanne Adelin et pour parrain Jacques de Mallevous, lieutenant de la ville.

[12] Convertis maintenant en salle capitulaire et bibliothèque.

[13] Le petit dortoir actuel.

[14] Le grand dortoir actuel.

[15] Il fut détruit à la Révolution.

[16] Traduction de la Sainte Règle (1627) au Prologue.

 

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Dernière modification :26 juin 2008