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Vies brisées
Jacky Révillon Lignerolles. « Amélie ou la belle rencontre » Editions Mémoires et Cultures.
Nous étions heureux tous les six. Oui, heureux nous l’étions en ce moment au bord de la piscine et nous relations tout ça, en pensant aux filles et aux garçons, nous avions confiance en eux. Nous regardions un groupe de jeunes sourds et muets s’ébrouer dans la piscine, ils s’amusaient, ça faisait plaisir à voir. Ce jour-là, nous avons beaucoup parlé des filles et de leurs copains. Nous étions heureux, tout simplement. La journée se terminait lentement, nous avons pris des photos de l’hôtel, des palmiers et de nous. Nous avons écrit des cartes postales, une pour Karine et l’autre pour Amélie. Celle d’Amélie nous l’avons envoyée à l’adresse de son copain en espérant ne pas être revenus avant les cartes. Nous avons passé l’après-midi à lézarder au soleil, insouciants. Cette insouciance, je me la suis reprochée bien des fois. Je m’en suis voulu, et je m’en veux encore aujourd’hui. En rentrant dans notre chambre, avant d’aller manger, il était 19h30 environ, nous avons encore essayé de joindre notre fille Karine au téléphone, à la maison. Le téléphone sonnait, mais personne ne répondait. Il était encore un peu tôt avons-nous pensé ; ils devaient être sur le chemin du retour de leur pièce de théâtre ou peut-être avaient-ils prolongé la soirée au restaurant. Nous nous sommes dit qu’Amélie et Damien devaient être rendus dans le petit studio. Nous ne voulions pas les déranger, nous avons convenu Hélène et moi de ne les appeler que le lendemain, ils devaient être fatigués de la route. Nous sommes descendus à la salle à manger, il y avait beaucoup de monde. Nous nous sommes servis aux buffets. Le repas était délicieux et copieux. Nous sommes allés dans le petit salon aux fauteuils en cuir et aux lumières tamisées, nous avons commandé des cafés que nous avons bus lentement. Puis nous sommes allés voir ce qu’il y avait comme spectacles ; l’un était destiné aux enfants. Nous étions un peu fatigués de notre nuit précédente, nous avons décidé de nous coucher tôt pour profiter du lendemain car nous avions fait des projets. Le lundi, nous devions aller à la plage et faire les boutiques. Le matin, dans le hall de l’hôtel, il y avait un guide qui proposait de nous faire visiter la ville de Barcelone le lendemain. Elle représentait une agence, ayant pignon sur rue, et nous promettait de nous faire visiter cette merveilleuse ville, dont le fameux musée du peintre Dali et des endroits méconnus du touriste ordinaire. Nous avons accepté et nous avons donné de l’argent. Le rendez-vous était pris le mardi devant l’hôtel à 8h, sans retard avait-elle précisé, le car devait nous prendre. La semaine s’annonçait bien, avons-nous pensé l’un et l’autre. Vers 22h, ma femme essaya encore de joindre Karine à la maison, sans succès. J’ai allumé la télévision pendant qu’Hélène était dans la salle de bain. Le téléphone de l’hôtel sonna, nous avons sursauté, ma femme a pris le combiné. Une réceptionniste passa une communication, ça vient de France disait-elle. C’était ma fille Karine dont ma femme avait reconnu la voix. Hélène ne comprenait pas ce qu’elle disait, par contre elle entendait d’autres voix qui parlaient derrière elle, semblait-il. Parmi ces voix, elle avait reconnu celle de Claude, le maire du village et celle d’Aymeric. Claude, le maire du village, nous le connaissions très bien, pour plusieurs raisons. Il était le grand-père de Damien. Moi, j’étais conseiller municipal, président du comité des fêtes du village et titulaire auprès du Parc Régional du Perche, nous étions donc souvent en relation pour une chose ou une autre et au fil du temps il était devenu un ami. Nous étions voisins et habitions à une centaine de mètre de l’un et de l’autre. Puis la communication fut coupée. Ma femme ne comprenait pas pourquoi que Karine se trouvait avec Aymeric chez Claude à une heure si tardive. Il était 23h30 environ. La fameuse intuition féminine, dont tout le monde parle sans vraiment savoir si c’est vrai, sans trop y croire, qui en tant ordinaire fait sourire les hommes et dont les femmes sont si fières, ma femme en faisait preuve. Tous ses sens étaient en éveil. Hélène exprima son inquiétude. Elle me disait : - Mais pourquoi sont-ils chez Claude ? En plus Damien et Amélie sont à Rennes, s’ils y avaient été, peut-être, mais là sûrement pas. Visiblement elle attendait une réponse de ma part, elle voulait une explication. Pour moi c’était évident, ils avaient rencontré Claude et connaissant sa générosité, il les avait invités chez lui à passer la soirée, les sachant seuls. Cette supposition ne satisfaisait pas ma femme. Son inquiétude était grandissante et elle me disait : - Il est arrivé quelque chose, je le sens. Derrière la voix de Karine, il me semble même avoir reconnu la voix de la mère de Damien, disait-elle. Ses parents, nous les connaissions depuis longtemps. Nous avions vu grandir Damien. J’essayais de la rassurer, mais rien de ce que je pouvais dire ne la rendait tranquille. Elle me disait : - Non, il est arrivé quelque chose ! Damien est forcément parti, puisqu’il travaille demain ! De mon côté, je ne m’affolais pas, tout cela était d’une évidence simple, je ne voyais rien venir. Avec le recul je me dis quel con j’étais ! Pour la rassurer, je me proposais d’aller en ville et d’essayer de les appeler d’une cabine téléphonique publique. J’avais déjà essayé la veille, mais sans succès. J’avais pesté, en disant que nous allions sur la lune et que nous n’étions même pas capables d’avoir une ligne téléphonique sur terre qui fonctionne correctement. Ma femme était en chemise de nuit, j’étais encore habillé, je descendais seul pour essayer de trouver une cabine et joindre ma fille. Après divers essais dans une cabine à proximité de l’hôtel, je revenais bredouille. Pendant mon absence, un employé de l’hôtel, avait glissé sous notre porte, un petit billet avec le numéro de notre chambre qui disait ceci : « Mr et Mme R, veuillez venir dès que possible à la réception, nous avons un appel très urgent pour vous venant de France ». Ma femme me faisait lire le billet, pendant qu’elle se rhabillait pour descendre à la réception. Je lisais et relisais ce mot griffonné à la hâte, mais je ne comprenais rien. Ces mots si simples, j’avais du mal à les assimiler. Ma femme avait donc raison, il se passait quelque chose. Tout s’embrouillait dans ma tête, je me disais « mais qu’est-ce qui a pu arriver, rien de grave sûrement, nous nous affolons pour rien ». Plus tard, nous en ririons sûrement. Très vite, ma femme et moi, nous nous sommes retrouvés à l’accueil. Un homme, celui qui parlait un peu le français était là, nous lui avons tendu notre billet. Il lisait et relisait le message, mais il ne semblait pas le comprendre, alors devant notre impatience il est parti chercher quelqu’un d’autre derrière un paravent, dans un autre bureau. La jeune femme brune, la réceptionniste qui parlait très bien le français revint avec le billet et nous expliqua que nous devions rappeler très vite le numéro qu’elle nous tendait sur un bout de papier. En lisant le billet, nous nous sommes regardés mon épouse et moi, cela correspondait au numéro de Claude ! Ma femme devint blanche et exprima une grosse inquiétude, moi je ne réalisais pas. Je refusais ou je ne voulais rien croire. Nous avons expliqué qu’aucun téléphone ne marchait convenablement, elle nous rassura tout de suite en nous disant qu’avec celui de l’accueil, il n’y aurait aucun problème de fonctionnement. Elle fit quelques manipulations sur son ordinateur, composa le numéro et nous tendit le combiné. En regardant ma femme, je vis toute son inquiétude sur son visage. Il était blanc, les yeux s’affolaient et les lèvres avaient des tremblements. Le personnel de l’accueil, par discrétion sans doute, se retira derrière le paravent, où se trouvait un petit bureau. Ma femme prit le combiné, s’accouda sur le comptoir de l’accueil et avec un doigt se boucha une oreille, elle entendait mal. Il y avait beaucoup de monde à cette heure-ci dans le hall, qui discutait assis dans les fauteuils confortables un peu plus loin. Hélène parlait fort en disant : - Qu’est-ce que tu dis Claude ? Il y a eu un accident… Quant à moi, tous mes sens se sont mis en alerte à ce mot. Tout de suite, je ne sais pas pourquoi, j’ai pensé que ça ne pouvait pas être grave. Je ne voulais pas croire ou je refusais encore de comprendre. Quel con ! Et puis, les mots horribles s’échappèrent de la bouche de ma femme : - Amélie est décédée ! Tu dis qu’Amélie est décédée ! Il y a quatre morts, c’est ça que tu dis ! Répète s’il te plaît !… Oui c’est bien ça ! Dans l’accident il y a quatre morts. Il y a Amélie. Elle est décédée aujourd’hui !
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