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Cinq années difficiles

 

Le 2 août 1914 fut décrétée la mobilisation générale et le 3 août, l’Allemagne déclarait la guerre à la France.

Tous les hommes des classes appelées partirent aussitôt et la campagne se vida d’un seul coup. La récolte des moissons se trouva compromise. Les femmes, dans les petits bordages, se retrouvèrent seules pour faire tout le travail.

Maître Pierre se félicita de l’achat de la moissonneuse-lieuse l’année précédente car, avec l’aide des voisins, le travail fut rapidement effectué.

L’entraide joua entre tous. Quand la moisson fut terminée à la « Grenouillère », en attendant la batterie, Maître Pierre m’envoya avec la moissonneuse dans les fermes où il manquait des faucheurs.

L’armée réquisitionnait des chevaux. C’est le cœur gros que l’on vit partir Joyeux, jeune percheron de quatre ans. Il n’avait jamais été maltraité, malheureusement ce ne serait plus le cas. Trois vaches et deux veaux furent également réquisitionnés.

Nous suivions les nouvelles de la guerre par les journaux, qui en fait, ne donnaient pas trop de détails.

Maître Mathieu, notre Maire, avait lui aussi été mobilisé et c’est Monsieur Foulon qui, en qualité de 1er Adjoint, avait pris sa place.

Monsieur Honoré vint nous apporter des nouvelles de Charles et de Paulette. Charles avait retrouvé à la caserne quelques anciens camarades. Il avait reçu son équipement et devait partir quelque part dans l’Est.

 

La batterie arriva. S’aidant l’un l’autre, en faisant de longues journées, les moissons furent toutes faites.

La fête de la St. Gilles n’eut pas lieu. Chacun pensait aux siens, à tous ces hommes qui étaient absents. Mais la vie continuait.

En octobre, nous avons commencé les labours, puis les semences. L’absence de Charles se faisait sentir.

Le Maître dut abandonner son commerce de bestiaux, pour se consacrer davantage aux travaux de la ferme. A la fin du mois d’octobre, à la sortie de la messe, nous avons rencontré la famille Honoré. Paulette venait de recevoir une lettre dans laquelle Charles disait, qu’après avoir beaucoup reculé, il se trouvait avec sa compagnie au repos, à Luzarches, un petit village au nord de Paris à une quarantaine de kilomètres. Il y avait beaucoup de taxis parisiens qui avaient amené des soldats. Il était en bonne santé et avait de bons camarades avec lui. Il donnait un grand bonjour à Maître et Maîtresse Sellier et à tous les gens de la ferme.

Suivant l’usage en fin d’année, j’adressais mes vœux à Sœur Madeleine. Elle me répondit, me demandant de prier pour tous les soldats, pour toute la misère que cette guerre provoquait.

L’année 1915 commençait par un hiver très froid. Il était demandé à la population de déposer en mairie des vêtements chauds pour les soldats. À la ferme, il n’y eut pas de festivités. Les nouvelles n’étaient pas bonnes et les journaux devaient cacher une partie de la vérité.

Charles vint en permission début mai 1915, pour une quinzaine de jours. Il arriva juste pour la naissance de leur fille qu’ils appelèrent Charlotte. Le baptême eut lieu quelques jours après, de façon que Charles puisse y assister. Line fut la marraine. La veille de son départ, Charles vint nous dire au revoir. Il pleurait à l’idée de retourner dans cet enfer.

Les réquisitions continuaient. Il fallut augmenter les quotas de lait à fournir à la laiterie de Villeray. Un jour, arriva dans la cour de la ferme un chariot, avec deux citernes, tiré par quatre chevaux. Un sergent, accompagné de deux soldats avait un ordre de réquisition pour 1000 litres de cidre :

-   C’est pour faire de l’eau de vie pour les soldats qui sont au front.

Ils devaient passer dans une autre ferme pour remplir la deuxième citerne.

Puis ce fut la saison des foins. Il fallait faire de longues journées, du lever au coucher du jour, car il n’y avait pas de faucheurs, la campagne étant vidée de ses hommes. Les foins terminés, nous avons commencé la moisson. L’entraide jouait toujours à plein entre toutes les fermes des alentours. Grâce la faucheuse-lieuse, comme l’année précédente, les moissons ont pu se faire chez tous, sans trop de retard.

Là aussi, l’armée surveillait les rendements à l’hectare, un pourcentage étant prélevé sur la récolte.

 

Le 6 juin, je fus convoqué pour passer le conseil de révision à Rémalard. Avec quelques camarades d’école de mon âge, nous partîmes de bonne heure, rejoints par d’autres des communes avoisinantes.

À Rémalard, nous retrouvions tous les jeunes du canton, de la classe 19I5. Nous nous présentions par dix, complètements nus dans un bureau dans lequel, derrière une grande table, se tenaient des militaires gradés.

D’autres, civils ou militaires, nous faisaient passer sur une bascule, prenaient nos mesures, nous auscultaient tout. Nous demandaient ce que nous avions eu comme maladies.

À la suite de cet examen, le verdict tombait : « Bon pour le service ! »

Quand arriva mon tour, un docteur examina plus attentivement mon oeil droit, me fit lire en me le cachant. Évidemment, je ne voyais rien. J’entendis alors la sentence : « Réformé », je m’attendais à ce résultat mais je me sentais vexé, heureux, mais un peu lâche.

À la sortie, malgré la guerre, il était toujours de coutume d’épingler sur ses vêtements des rubans, des cocardes bleu, blanc, rouge et un grand « Bon pour le service ». Je mis des rubans, mais je m’abstins d’accrocher cette mention. Sur la quinzaine de jeunes gens de la commune, nous n’étions que deux réformés. Puis ce fut le retour, tous les bistrots sur notre route furent visités, tout particulièrement ceux du bourg de Condeau.

Le soir, avait lieu, au café-restaurant de L’Espérance, un repas offert par la Mairie, présidé par Monsieur le Maire, mais celui-ci étant mobilisé, ce fut le 1er adjoint qui le remplaça, en l’occurrence Monsieur Foulon. Le dîner fut copieux et bien arrosé. Monsieur Foulon partit très rapidement laissant place au chahut.

Je rentrais à la « Grenouillère » au petit jour, avec bien du mal. Le Maître me laissa dormir.

André Voisine. le journal d'Alfred.  Roman

Éditions Mémoires et Cultures

 

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Dernière modification :26 juin 2008