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I

L'ANGE QUI CHANTAIT FAUX

 

            Il y avait une fois, au paradis, dans le chœur principal, un ange qui chantait faux. En revanche, il avait de magnifiques qualités. C'était le plus beau des Chérubins, le chérubin-type. Aussi l'appelait-on Kéroubi. C'était un ange sportif. En vol, il était le plus rapide avec ses splendides ailes musclées, longues et fines. Très puissant, il participait à tous les concours. En vol de fond, il gagnait toujours. De plus, il était l'intelligence faite ange.

            Le chef des chœurs, Barytel, qui aimait beaucoup Kéroubi, se désespérait de son inaptitude à la musique. Il le convoqua et lui dit :

            - Mon ami, ce n'est pas de gaieté de coeur que j'ai pris une décision à ton sujet. J'ai beaucoup d'affection pour toi, mais, à mon grand regret, je ne peux plus te garder dans notre chorale. Le chant est notre principale activité. Et toi, tu as une excellente influence sur tes collègues, excepté dans ce domaine capital. Dès que tu fais entendre ta voix, tout le monde déraille autour de toi. Comprends-moi, je suis votre pasteur, je dois préserver les dons de mes brebis et aussi veiller à la performance collective. En outre, il faut penser à notre ethnie. C'est nous, les Chérubins, qui assurons les plus belles cérémonies, celles qui se déroulent en très Haut-Lieu dans le ciel mais le chœur des séraphins veille et ne demanderait qu'à nous supplanter. Et, dans notre communauté même, certains m'envient mon poste de chef et ne détesteraient pas me prendre en faute.

            Voici donc ce que je te propose: tu pourrais te faire messager et partir pour un voyage sur terre. Si tu acceptes, je t'obtiendrai une promotion: tu deviendras "amphibie". Pour l'instant, tu peux, comme tout le monde, te rendre parmi les humains, aller et venir à ta guise au milieu d'eux sans être visible ou bien leur apparaître sous ta forme angélique. Mais, vu tes qualités, je veux te donner un champ d'action plus grand. Tu pourrais faire partie du corps d'élite qui possède la faculté de rentrer ses ailes et de se retrouver dans la peau d'un homme. Les anges amphibies se nomment eux-mêmes "les amphibs". Ils sont triés sur le volet mais j'ai exposé ton cas et je suis sûr de te faire admettre. Tu possèdes les qualités requises, ta nomination est imminente et tu peux partir quand tu le voudras.

            J'ai pensé à une première mission que je voudrais te confier. J'ai envoyé sur terre, au cours des siècles, un certain nombre d'anges pour servir de modèles à des peintres et des sculpteurs. Ils ont fait don de leur image qui continue, sans relâche, sur les murs, les retables ou les tableaux, à faire entendre l'Annonciation à la Sainte Vierge, à honorer Jésus et sa mère, à souffler dans des trompettes ou bien à figurer, la bouche ouverte, dans les chorales célestes peintes dans les églises. D'autres portraits sont fixés dans la pierre ou le marbre ou possèdent la transparence des vitraux. On en voit partout à l'intérieur des cathédrales, près des tombeaux, sous les porches, sans compter les musées. Les modèles peuvent revenir à volonté dans leur domaine, l'habiter quelques temps puis repartir. Leur absence se traduit, dans leur image, par une très légère altération de l'éclat de la peinture ou du poli du marbre. Mais peu d'humains s'en aperçoivent. Il faut un œil exercé et une sensibilité et aiguë. De toute façon, la splendeur de l'icône revient avec l'ange-modèle.

            La plupart de mes pupilles sont remontés au ciel, leur mission accomplie et ne retournent chez les humains que pour de courts séjours. Mais quelques-uns n'ont pas réapparu. Certains sont restés sur terre par ordre. Ce sont des espions en sommeil qui se réveillent de temps en temps lorsqu'on leur demande, par exemple, de surveiller un évêque, un théologien ou un pape. On les convoque ensuite en Haut-Lieu pour rendre compte de leur mission. Grâce à eux, chaque siècle, quelques hérésies ou quelques scandales sont étouffés dans l'œuf. Mais d'autres anges évitent délibérément de revenir et, parfois, on a perdu leur trace. Dans l'ensemble, ils sont sages, mais peut-on être sûr que, mêlés aux hommes, ils ne feront pas quelque sottise? Je te ferai une liste de ceux que j'aimerais retrouver au moins pour avoir de leurs nouvelles.

            Avant ton départ, tu devras faire deux démarches. La première est évidente. Tu iras chez les amphibs te présenter et t'informer, dans le détail, de leur fonctionnement. Tu peux rendre visite à Espiel un petit débrouillard qui fait souvent l'aller et retour ciel-terre. Je lui ai longuement parlé de toi. Il t'initiera au voyage. Ensuite, je te conseille vivement de rencontrer, de ma part, l'archange Gabriel. Bien qu'il soit haut placé, il est très abordable et, lui aussi, connaît bien la terre. Tu sais qu'il y a accompli une mission capitale, l'Annonciation à la Sainte Vierge. Tu peux apprendre beaucoup de lui.

            Espiel fut ravi de raconter ses voyages à Kéroubi. Il ajouta:

            - Les hommes n'ont pas fini de t'étonner. Parfois, ils sont franchement comiques. Par exemple, ils se donnent beaucoup de mal pour se déplacer. Ils se croient rapides mais il y a seulement un siècle qu'ils ont réussi à faire monter dans leur atmosphère, à peine au-dessus de leurs villes, quelque chose comme des fuseaux métal-liques avec des appendices qu'ils appellent des ailes mais qui ne battent pas. Ces "avions" se traînent dans le ciel à grand bruit quand ils ne dégringolent pas au sol. Ils volent un peu plus vite que les oiseaux mais coûtent beaucoup plus cher.

            Pour en revenir à ta mission, tu peux approcher sans crainte les anges terriens. En général, ils aiment bien nous rencontrer s'ils savent qu'on ne les débinera pas au ciel. Pour les hommes, c'est différent. Il faut être très attentif à sa manière de les aborder. Il y eut un temps où l'on pouvait, sans hésitation, leur apparaître sous sa forme d'ange. Cela leur faisait plaisir. Lorsqu'ils racontaient leurs "visions", ils étaient pris au sérieux et souvent honorés. Maintenant, c'est plus délicat, la mentalité humaine a changé et ils risquent d'être traités de névrosés. Or nous ne voulons pas leur faire de tort. Pour aborder un homme, il est donc sage de prendre la forme d'un de ses semblables.

            En arrivant sur terre, je te conseille de rester invisible quelques temps et de voleter autour des hommes avant de commencer ta mission. Ils ont des usages précis pour entrer en relations. Par exemple, on salue à la manière humaine. Surtout, on n'apparaît pas brusquement. On entre ou on fait semblant d'entrer par la porte. Si tu observes un peu, tu apprendras vite. Ensuite, tu changeras d'apparence. Cela, il faut le faire sans être vu de personne. C'est facile. Tu te concentres. Tu auras regardé les gens que tu veux aborder. Tu décides quel aspect tu veux prendre, comment tu veux être habillé etc. Toi, tu es bel ange et tu seras beau garçon. Je te conseille de conserver ton physique. Tu feras un homme longi-ligne, avec des jambes fines et musclées, une taille bien prise, de belles grandes mains habiles, un doux sourire et des yeux dorés. Tu plairas aux humains. Pour les vêtements, c'est selon les circonstances. Tu peux te retrouver dans un complet-veston avec cravate, mais tu peux aussi, si tu le préfères, choisir un jean et un pull. Et même, certains jours, traîner un vieux jean crado et un pull à manches effrangées. Tu peux ajouter un gros cache-col si tu en as envie. Donc, tu combines tout cela dans ta tête. Avec l'habitude, tu le feras en quelques secondes. Puis, tu décides de rentrer tes ailes et tu te retrouves dans la peau d'homme que tu as choisie. Encore une fois, il faut absolument t'isoler pendant le moment décisif où tu deviens perceptible pour les humains. Ce n'est pas difficile puisque cela dure un instant. Tu trouveras toujours un arbre ou un pan de mur. En ville, cherche d'avance ta cachette, même pour une seconde. Il y en a partout si l'on observe bien l'environnement. Je pense que tu t'adapteras aussi bien à un corps d'homme qu'à ta constitution d'ange. Tu ne manqueras pas d'adresse, pourras pratiquer des sports et même, au besoin, te mêler à une bagarre. J'ai l'impression que cela t'amusera plutôt. J'ai un bon souvenir de mes plongeons chez les humains. Ils ne sont pas inintéressants pour un fouineur, bien qu'un peu limités, surtout en musique. Mais toi, je sais que cela ne te gênera pas trop.

            Tu apprendras vite à faire ce que les humains appellent "vivre". Par exemple, l'argent. Il sert à tout, notamment à se loger ou à se nourrir. Dès que tu auras des vêtements, le ciel t'attribuera une petite somme de la monnaie du pays où tu te trouveras. Elle sera placée dans ta poche et ne s'épuisera jamais. Il en sera de même pour tout ce dont tu auras besoin. Ce ne sera pas la première fois qu'un tel fait se produira. Les hommes appellent cela un "miracle". On trouve un récit semblable dans la Bible, l'histoire d'une veuve méritante menacée par la disette. Lorsqu'elle eut témoigné de sa foi, sa modeste réserve d'huile et de farine ne diminua plus jamais.

            Tu as le choix entre tous les continents. Évidem-ment, il s'est passé bien des choses en Asie mineure. Mais l'Europe n'est pas mal non plus. Je sais que tu es bien armé pour l'aborder. Rome, pas exemple, c'est impressionnant. Et là, tu ne manqueras pas de portraits d'anges. Tu connais plusieurs langues vivantes en ce XXIe siècle de l'ère chrétienne et même le latin et le grec antique. Le latin n'est plus guère parlé depuis que le clergé est devenu américanophone, mais, au Vatican, il reste peut-être encore quelques vieillards à l'aise dans la langue de Cicéron. Tu possèdes le français et, en anglais, en italien et en espagnol, tu te débrouilleras. Leurs récentes machines, qu'on appelle des ordinateurs, tu apprendras vite à les manipuler.

            Après avoir reçu quelques autres conseils, Kéroubi, mis en confiance, remercia Espiel et s'en fut. Il prit son vol de croisière et s'éleva longtemps à grands coups d'ailes, pour rejoindre le quartier des archanges qui n'est pas très loin du Haut-Lieu. Gabriel le reçut très aimablement. Sa haute dignité ne lui avait pas tourné la tête et, bien que plus grand et plus puissant que Kéroubi, il vola un moment avec lui. Il avait appris sa promotion récente et l'en félicita. Pourtant, lorsque le chérubin informa l'archange de la mission que lui confiait Barytel, il crut percevoir, chez Gabriel, un léger sursaut puis celui-ci devint volubile:

            - La terre, va visiter la terre, Kéroubi. Si tu as une mission, profite-s-en. Tu verras les villes, les champs, la campagne, la mer, la montagne, le désert brûlant, les pôles glacés, le ciel tantôt nuageux, tantôt pur, plein de soleil. Et puis, la nuit, c'est cela qui nous paraît curieux à nous. Les hommes n'y voient plus rien. Ils dépensent beaucoup d'argent pour de minuscules lumignons.

            Kéroubi revint aux anges-modèles et à l'Annonciation.

            - Toi qui as accompli la mission suprême auprès de la Vierge Marie et qui as été représenté, entre autres, par Fra Angelico, es-tu satisfait des interprétations de la sublime scène ? Que penses-tu des anges envoyés après toi auprès des artistes et qui ne sont pas rentrés dans les quartiers célestes ? Se sont-ils épris de la terre et peut-on le leur reprocher ? S'ils ont trouvé le bonheur, ne dois-je pas éviter de les perturber ?

            Un long silence suivit les questions de Kéroubi puis Gabriel prit son souffle avec application:

            - Kéroubi, tu m'es sympathique. Lorsque tu connaîtras la terre et les humains, tu me comprendras. Je vais donc te faire une grave confidence. En te racontant mon histoire, je prends un grand risque. Toute divulgation entraînerait ma perte mais je crois pouvoir te faire confiance. Quand, il y a plus de deux mille ans, je fus appelé en Haut-Lieu, et qu'on me signifia ma mission auprès de la Vierge, l'Annonciation, on me dévoila en même temps toute la suite. Je vis ce que j'allais déclencher dans la vie de Marie et en Israël et plus tard sur presque toute la terre. J'avais déjà voyagé et observé les hommes et les femmes, les vierges et les enfants. Je les aimais bien. Le cœur me manqua et je suppliai d'être dispensé de la mission suprême.  Rien n'y fit. En Haut-Lieu on ne céda pas. Je différai quelques temps mon départ et l'on me rappela à l'ordre. J'étais si malheureux qu'une solution désespérée m'apparut: un ange naïf auquel j'exposerais brièvement la mission mais non ses conséquences, accepterait peut-être de me remplacer. J'avais un ami, Léhel, chérubin comme toi. Je lui demandai comme un grand service d'accomplir la mission au plus vite, de remonter sans se retourner, puis de garder un secret absolu. Je dis à Léhel: "Dépêche-toi. Tu plonges, tu fonces dans l'atmosphère, tu survoles la Galilée, tu piques sur Nazareth et tu atterris chez Joseph et Marie. Là, tu diras à la Vierge ce que je t'ai appris : "Je te salue pleine de grâce etc.... Tu vas concevoir et enfanter un fils etc...." Marie te répondra : "Qu'il me soit fait selon ta parole." Tu la salueras puis tu remonteras à toute vitesse sans regarder derrière toi."

            Léhel s'exécuta et vint me rendre compte. En Haut-Lieu, on n'a jamais connu la substitution. On s'occupait déjà de préparer la Nativité qui demandait un grand déploiement d'anges et toutes sortes de prodiges. On dut même prévoir le déplacement d'une étoile. L'absence de Léhel était passée inaperçue. Mais, à partir de ce moment, celui-ci ne cessa de m'inquiéter. Il était devenu mélancolique. Et, quelques siècles plus tard, quand on apprit que Fra Angelico décorait San-Marco de Florence, il n'y eut ni paix ni cesse : je dus lui obtenir une mission pour la terre. L'ange de la cellule 3 du couvent des Dominicains, c'est lui. Mais, la fresque terminée, je ne le vis pas revenir. Puisque tu dois t'occuper des pupilles de Barytel, j'aimerais que tu essaies aussi de le retrouver et de me donner des nouvelles. Mais cela, clandestinement. De Léhel, tu ne parleras qu'à moi et garderas le secret sur tout ce que je t'ai révélé. En échange, je veillerai sur toi du haut du ciel. Dans toute la chrétienté, on pense que c'est moi, l'ange de l'Annonciation. Si quelqu'un leur disait le contraire, certains le croiraient, d'autre pas, et ils seraient capables de s'étriper. Encore que, maintenant, ce n'est plus guère au sujet des anges qu'ils sont portés à la bagarre. Mais, ne tentons pas le diable. A propos de diable, ajouta Gabriel, j'ai une dernière confidence à te faire et, bien sûr, je compte, encore une fois, sur ton silence. Cette substitution de messager est en partie l'œuvre de Lucifer. J'ai été très proche de lui, autrefois, avant sa révolte et sa chute. C'était un esprit séduisant, si intelligent... mais pas réaliste et trop combatif. Il sous-estima le Haut-Lieu et crut pouvoir l'affronter. Tu connais la suite. Il m'arrive encore parfois de rencontrer Lucifer... furtivement. Je le fréquenterais volontiers mais je ne veux pas qu'on m'envoie le rejoindre, il est trop mal entouré. Ses sbires sont cruels, sadiques. Le sadisme, pour moi, c'est le seul vrai péché. Bref, pour en revenir à Lucifer, je le vis peu après l'Annonciation et il me dit : "C'est moi qui t'ai inspiré de te faire remplacer par Léhel auprès de Marie. Cela t'a bien réussi.  Si tu le veux, je prends Léhel sous ma protection.

            - Non, m'écriai-je, laisse le moi ! Il est assez malheureux ! 

            - Bon, tu as de la chance que je me souvienne de notre amitié.

            Il y a des moments où je préférerais qu'il m'oublie. Bref, Kéroubi, garde tout cela pour toi. N'en parle à personne, pas même à Barytel. C'est un brave ange mais trop distrait. Les artistes... Bon voyage sur terre !"

            Kéroubi, un peu abasourdi par les confidences de Gabriel mais confiant dans sa protection et celle d'Espiel, se prépara au grand voyage. Il décida, comme le lui avait conseillé Espiel, de ne pas utiliser immédiatement sa peau d'homme. Il commencerait par explorer la terre en restant invisible et par retrouver Léhel. Si celui-ci séjournait encore à Florence, comme il l'espérait, il pourrait, auprès de lui, apprendre les mœurs des hommes. En même temps Kéroubi examinerait son cas et déciderait avec lui du parti à prendre. Il rendrait compte ensuite à Gabriel. A Barytel, il expliquerait qu'il se permettait de se familiariser avec la terre avant de rechercher ses pupilles. Au fait, le maître ne lui en avait pas encore fourni la liste. Il pouvait profiter du répit.  

Marie-Thérèse Duflos. "L'ange qui chantait faux".

Éditions Mémoires et Cultures.

 

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Dernière modification :26 juin 2008