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Bianca Silvestri, émigration, rencontres, nouvelles, auteur Italie

 

BIANCA

Italie

 

Bianca Silvestri. "Rencontres". Editions Mémoires et Cultures.

 

Quand on émigre, on doit toujours affronter un milieu inconnu, trouver une oasis qui nous accueille, en dépit de ses limites et de ses défauts, elle n’en reste pas moins une ancre de salut, un point de départ, une espérance pour améliorer son propre futur.

 J’entrai à l’école primaire Casanova avec Jutta, ma seconde petite fille âgée de quelques mois. Je la tenais dans mes bras tout en essayant de faire comprendre à la gardienne que je cherchais la classe où on enseignait le français aux immigrés. Elle comprit d’après la situation, certainement pas d’après mes paroles, mélange d’italien et de français estropié, et m’accompagna jusqu'à la porte de la classe.

A l’intérieur il y avait un groupe de femmes assises autour de petites tables, elles me dévisageaient avec curiosité. Le seul homme présent me sourit et me dit : « Bonjour ! » C’était Henri l’enseignant. Je balbutiai la phrase que j’avais soigneusement préparée : « Je ne parle pas français ». Il a ajouté que je venais de parler français, tout le monde s’est mis à rire. J’étais toute crispée et ce rire m’a procuré une agréable sensation de confiance. Je fus invitée à m’asseoir. C’était beau d’être acceptée sans avoir à répondre à un millier de questions.

 Dès mon arrivée en France, quelques mois auparavant, j’avais cherché un moyen d’apprendre la langue. Je n’avais pas beaucoup de temps et pas assez d’argent pour me payer des cours à l’Alliance Française. J’avais cherché à m’inscrire à un autre cours à la crèche où j’emmenais Alma, l’aînée de mes petites filles, mais les critères d’acceptation étaient draconiens et les paroles un mur de refus : « Une diplômée ! Avec tous les problèmes qu’on a déjà avec les analphabètes. Il ne manquait plus que ça ! »

Ce refus me blessa, j’étais discriminée parce que j’avais un diplôme. Mais elles ne comprenaient pas qu’une langue ne s’apprend pas dans les livres et que j’avais besoin d’un contact humain pour apprendre ?

Je me considérais comme une analphabète, je ne parvenais même pas à lire les publicités dans la rue, je ne savais pas parler, je ne comprenais pas quand on me parlait, quant à écrire, n’en parlons pas…

J’avais bien fait trois ans de français au collège, mais je n’avais retenu que quelques règles stupides et je constatai rapidement qu’elles ne servaient à rien.

On ne peut pas apprendre une langue à partir des règles, c’est comme si on voulait apprendre à marcher en étudiant l’anatomie des muscles et des articulations.

 Je me familiarisai rapidement avec ce groupe de femmes. Nous étions toutes plus ou moins, dans la même situation : mères venues en France pour aider les enfants, femmes ayant suivi leurs maris, jeunes filles ayant été un peu scolarisées en français dans leur pays.

C’était un groupe très hétérogène : de l’Asie à l’Afrique en passant par le Moyen Orient.

Ce qui nous unissait c’était une envie d’exister vraiment, pas seulement de végéter, dans cette nouvelle terre. Pour résoudre les problèmes les plus ordinaires, la parole était indispensable.

Quand j’emmenais les enfants au square, ça m’était pénible de ne pas pouvoir communiquer avec les autres femmes. Quelques unes pensaient sans doute que je voulais faire la fière, celle qui ne veut parler à personne. Je le comprenais à leurs regards, à leurs gestes. C’est très dur d’entrer en relation quand on vit dans un contexte où la communication verbale est impossible. On se sent privé des droits les plus naturels. On ne comprend pas les autres et on est incapable de se faire comprendre. On est à la merci de la bonté d’autrui. On est incapable de se défendre si on subit des torts.

Je me souviens qu’un jour en faisant les courses au supermarché, le seul lieu où la parole n’est pas absolument nécessaire, on s’est trompé en me rendant la monnaie, du moins c’est ce que j’ai pensé, j’ai cherché à m’expliquer. Mais, pressée par la caissière qui ne me comprenait pas, que je ne comprenais pas et par les protestations des autres clients qui faisaient la queue derrière moi, j’ai pris la décision de laisser tomber. Pendant longtemps j’ai ressenti un sentiment d’impuissance et de malaise dû au tort subi ce jour là sans avoir pu m’expliquer.

 Les enfants qui nous accompagnaient étaient dans la pièce voisine. De temps en temps, ils venaient nous voir pour se rassurer, puis ils repartaient très vite attirés par les jouets et les copains.

Ça nous donnait la possibilité d’être tranquilles. Les enfants ne nous dérangeaient pas, au contraire, ces petites visites nous donnaient l’occasion de communiquer entre nous dans cette langue que nous apprenions.

C’est ainsi que j’ai fait mes premières expériences, mes premières rencontres, c’est là que j’ai trouvé mes premiers amis dans ce pays où j’étais venue vivre. J’ai gardé des liens d’amitié avec les enseignants.

Les femmes du groupe que je croisais dans le quartier ont rendu moins lourds ces jours d’adaptation, il suffisait d’un bonjour, d’un échange de petites phrases toutes simples pour que je ne me sente plus seule en terre étrangère.

C’est ce premier impact constructif qui m’a donné un regard positif sur la France.

Même quand un cocktail Molotov a atterri dans la cour de la maison, au cours des émeutes de l’hiver 2005, ma première pensée n’a pas été la condamnation, mais l’envie de comprendre d’où venait ce profond mal-être des jeunes de banlieue. Et dans ma tentative d’analyse je revoyais les visages de ces femmes qui avec courage se remettaient en cause pour faire partie d’un monde tellement éloigné du leur.

 

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Dernière modification :26 juin 2008