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Quelques billes…Depuis combien de temps n’avais-je pas mis les pieds dans ce grenier ? Soixante, soixante-dix ans ou peut-être plus. À l’époque, une large ouverture donnait sur la cour. Le chien assis, disait ma grand-mère en parlant de ce qui, à première vue ressemblait à une fenêtre sous une avancée couverte de tuiles. Une corde que l’on faisait coulisser dans un anneau fixé sous la poutre principale permettait de hisser les sacs. Du blé, de l’orge et de l’avoine. Des pommes aussi que l’on alignait précautionneusement sur des clayettes et des pommes de terre sélectionnées pour être replantées. Ce détail était resté gravé dans ma mémoire, tout comme les deux lits en fer qui avaient servi maintes fois à faire dormir les saisonniers. Le couvercle de la caisse était recouvert de poussière et de déjections de pigeons. C’est en le soulevant que je retrouvais les billes gagnées dans la cour de l’école primaire. Dans un petit sac de toile, elles s’y trouvaient toutes. Au total, vingt quatre. Vingt quatre billes, le commencement d’une fortune. À huit ans, je savais compter jusqu’à trente dans tous les sens sans me tromper. Au-delà, le décompte était plus aléatoire. Vingt quatre billes en verre. Pour l’époque, c’était du luxe, car la plupart d’entre nous n’avions que des billes en terre cuite. De toutes petites billes vertes, rouges et jaunes, fragiles et sans éclat. En culotte courte été comme hiver, je possédais déjà l’orgueil d’un gagnant, mais pas encore celui de ma suffisance. Oui, comme l’affirmait mademoiselle Bidault, catéchèse et vieille fille, je n’avais pas le triomphe modeste. J’étais incapable de réciter la table de multiplication sans me tromper, mais je connaissais par cœur la descendance d’Abraham et je savais raconter la fuite d’Égypte de Moïse et une grande partie de l‘ancien testament. Et ce que je ne savais pas, je l’inventais. Le meilleur exemple du pays pour tout ce qui ne servait à rien… ou tout au moins pour tout ce qu’il n’était pas impératif de savoir. Tandis que monsieur le Curé me comblait d’images pieuses, l’instituteur additionnait des zéros sur mon carnet. Exception faite pour l’histoire et la géographie… Mais aussi pour le français, matière dans laquelle j’excellais. Ces billes avaient constitué toutes mes économies de gosse.
Je passe sur mon entrée au collège. Ce fut un désastre. Ma vie de jeune homme, à peine meilleure. Non pas que les filles ne m’intéressaient pas, mais elles avaient peur de moi. Quand à mon service militaire, une catastrophe !
Trente ans plus tard, une bonne situation dans une multinationale, marié à une fille unique de parents fortunés, deux enfants adorables et gâtés, j’étais aussi propriétaire d’un portefeuille d’actions. Toujours nul en maths et guère meilleur en compta, j’avais trouvé la voie pour dissimuler mon incompétence. La bourse, c’est comme les courses. Il est toujours désopilant de perdre quand on croit avoir choisi judicieusement son placement et de gagner sur un coup de poker. Mais jouer n’est rien quand on n’a rien à perdre et que l’on n’a pas eu à gagner ce que l’on perd. L’argent de mes beaux-parents et de mon épouse était dans de bonnes mains… les miennes. Et mon éloquence de tribun en déroute valait bien de voir s’envoler de temps à autre quelques millions. Quelques millions qui auraient pu être convertis en bonnes actions. Un portefeuille de bonnes actions, cette idée ne m’avait même pas effleuré l’esprit. Des bonnes actions, mais pour quoi faire ! Quelques années plus tard, je réalisais que la fréquentation des œuvres de solidarité ne généraient pas seulement une dépense, mais constituaient au contraire un placement… à long terme. La charité publique, l’un des produits les plus demandés dans le monde toutes catégories confondues. Des institutions en constante évolution avec des chiffres d’affaires rivalisant parfois avec ceux des holdings planétaires. Chaque jour, je gagnais un peu plus d’argent alors qu’en même temps, mon portefeuille subissait une inflation dévastatrice. De confortables dividendes assis sur un matelas élastique. Je rentrais dans la catégorie des gens qu’on ne plaint pas, des parvenus sans ligne d’arrivée, des bons à tondre fiscalement, puis discrètement dans le club très fermé des soumis à l’impôt sur la Grande Fortune. Sacré collège que celui des Grandes Fortunes. Inscrit à l’annuaire des requins de la Finance, n’existe plus alors que la solution de nager dans le sens du courant… en compagnie des autres squales. Un monde sans pitié où les coups bas remplissent le quotidien parce que tout repose sur le mensonge, l’hypocrisie et parfois aussi… l’escroquerie. Des compassions de façade, des atermoiements d’opérette, des Sancho Pança lancés contre des coffres forts, des paradis fiscaux grand ouverts sur les portes de l’enfer. Loges et Grandes Loges, Ordres et Grands Ordres, confréries, clubs. Il me suffisait de claquer des doigts pour être admis dans l’un ou l’autre des gothas où célébrités, compte en banque et train de vie sont les conditions incontournables de l’honorabilité. N’allez surtout pas croire que j’étais imperméable à la misère du petit peuple. Oh, que non ! D’inaugurations de restaus populaires en remises de chèques sur des podiums géants, il me fallait soigner ma publicité. Pas simple d’être riche ! Être le Directeur Général d’une multinationale implique d‘avoir un rôle sur le théâtre mondain de la solidarité. On ne déjeune pas impunément aux côtés d’un ministre ou d’un chef d’état sans payer en quelque sorte sa place. - Je connais monsieur le Ministre, l’attachement de madame votre épouse à l’association des pauvres du Conseil d’État. Auriez-vous l’obligeance de lui transmettre cette enveloppe et bien sûr mon admiration pour son courage et son abnégation au service des plus démunis.
Empilés dans un coin, les albums de famille. Mon fils… déjà en retraite. Comme le temps passe ! Mes petits enfants, tous une excellente situation dans la fonction publique. Nathalie, ma fille. Tour à tour romancière, essayiste, philosophe et biographe politique avec un poste honoraire de directrice de recherches, spécialisée dans la fidélité amoureuse de la drosophile. Ce qui est le plus impressionnant, c’est cette pile de cartons contenant exclusivement des relevés d’opérations bancaires. Trente ou quarante années de trifouillage comptable. Des achats de vent et des ventes de courants d’air. L’air des Canaries contre les vagues de Madère. Le Lagon des Seychelles en échange de celui des Comores. Le tunnel sous la Manche contre celui de Chamonix. Les jeux Olympiques de Pékin en contrepartie du minerai africain. Un ou deux ferry corses à concurrence du train autoroutier franco-italien. Des images en couleurs, des graphiques et des courbes, des beautés de cartes postales, des brochures cartonnées et des chiffres en cristaux liquides. Un écran opaque entre fiction et réalité, l’une des parties immergées du boursicotage. Des cartons remplis du résultat de ma banqueroute. Des documents bourrés de chiffres qui, en définitive, ne veulent rien dire. Des sommes libellées en francs français ou suisses, en deutsche marks ou en dollars. Ni roubles, ni dinars, l’argent des pauvres n’a aucune valeur. Du reste, aucune monnaie n’en a, ou alors elle n’a que celle qu’on lui attribue. Un jeu subtil et démoniaque entre l’offre et la demande… l’offre réelle et la fausse demande, à moins que ce ne soit l’inverse. L’argent qui fait courir le monde, pour lequel on tue par idéologie, n’a qu’une valeur fantaisiste et hasardeuse. Juste l’idée qu’on peut s’en faire et une astuce sociale pour échanger services et marchandises entre eux. Il m’en aura fallu du temps pour comprendre… du temps et vingt quatre billes…
Ce qui est agaçant, c’est cette absence de trace de mes bonnes actions. À la rigueur, je me contenterai d’une toute petite chemise avec un énoncé succinct de… mes bonnes intentions... ou de mes grotesques illusions. Juste de quoi me rassurer et pouvoir dire à quelqu’un qui m’écouterait avec une nuance de surprise dans le regard: - J’ai aussi fait du bien sur la terre… un tout petit peu… Quand on a été décoré de l’ordre du mérite à bretelles et de la légion d’horreur, ça fait drôle… très drôle … d’être un anonyme dans l’espace de ceux qui ne sont plus.
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