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Fantôme de diable, Jeannine Ockly, conte de Noël et autres nouvelles
Fantôme de diable
Jeannine Ockly. « Conte de Noël et autres nouvelles ». Editions Mémoires et Cultures.
C’était un hameau normand, il y a environ vingt ans.
C’aurait pu être un coin à vivre enchanté si tous les volets avaient été repeints de bleu lavande sur des façades qui auraient rosi ; la fontaine serait alors devenue un ruisselet à lacets d’argent, et un flûtiste permanent aurait récupéré les merles et tourterelles en quête de soleil. Oui. Mais voilà : le soleil en Normandie n’est pas toujours d’égale compagnie. Et de plus les pâlottes maisonnettes ne renfermaient déjà plus au long de l’année que les personnes à cheveux blancs qui n’avaient pas vu fuir leurs commerçants. J’en connaissais une qui gîtait là depuis longtemps, longtemps, peut-être bien quatre vingt ans. Dans une petite demeure d’une pièce sombre en bas et d’une autre qu’on devinait à l’étage au tournant de l’escalier étroit. Propriétaire – locataire ? – des lieux, elle n’avait plus qu’une santé furtive et survivait assise à une table à toile cirée de teinte indéfinie ; dans les profondeurs arrières se profilait un grand lit nappé d’un édredon épais, agrémenté d’un petit marchepied pour faciliter son escalade. Les courses minimales, quelques travaux de ménage, deux ou trois soins de toilette lui étaient assurés par une aide ménagère d’ancienne génération, à formation axée sur de la bonne volonté et une mobylette, et blindée par expérience contre les inconvénients dus à l’âge. Madame Louise m’entretenait volontiers de sa secrète inquiétude qu’elle habillait de mysticisme : le démon, descendu chez sa voisine, s’invitait également dans sa maison, lui jouant mauvais sur méchants tours : Lumière disparaissant à l’approche de l’interrupteur, grenier qui, la nuit, gémissait et croassait à l’improviste, petites cuillers se retrouvant sous les oreillers. Cette malfaisance sournoise rongeait son repos, et la quiétude de Pinochet, son chat, surtout à la soirant. Il est vrai que la demeure était isolée, dans des entours qui, l’hiver, le soir, évoquaient les tristes gambades du Grand Méchant Loup ; et qu’il a toujours été plus facile d’écarter victorieusement front bas et mâchoires retroussées quand on se sent plus jeune, pourvu de jambes et bras solides, et d’un petit lot de civilisés proches… Madame Louise n’ayant plus aucun de ces atouts ne dormait plus qu’aux aguets, situation affaiblissante à ces âges presqu’ultimes. Il fallait certes un dénouement ; il avait cependant surpris ma naïveté d’ancienne citadine. La victime, elle, connaissait le recours suprême ; et, utilisant cette science des anciennes recettes, elle avait fait appel au désenvoûteur patenté du plus proche diocèse. Je n’ai jamais cherché à savoir bien entendu de quelles armes l’ecclésiastique s’était servi pour assainir les lieux. Mais son courrier, et sa facture, étaient, eux, très concrets et coquets. La miraculée avait payé sans sourciller pour l’effacement du Mauvais ; elle et Pinochet m’avaient juré la réalité de cette fuite, et vivaient désormais en paix – la voisine également - estimant leur argent nécessaire et agréable au Seigneur (ou à Satan ?).
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