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Janvier : les haricots sont à trier.
En ce début d'année 1950, l'hiver est déjà bien installé en haut du coteau. Dehors le givre n'en fini pas d'épaissir alourdissant tout ce qui se trouve à sa portée. Les frêles branches des arbres semblent ainsi toutes attirées mystérieusement vers le sol. Les coudriers dans la haie en haut du pré, tout près de l'étude de "CORYLUS" se transforment en de majestueux saules pleureurs et, encore plus beau, des milliers de gouttes de givre ajoutent de magnifiques larmes limpides à l'extrémité de chaque cime. Le grillage de la clôture du jardin s'est tout enrubanné de fines guirlandes plus scintillantes les unes que les autres, sans doute a-t-il récupéré tous les cheveux d'ange de tous les sapins de Noël qui étaient décorés dans la région il y a une quinzaine de jour. La grosse branche cassée du prunier près de la barrière me tend au moins six ou sept sucres d'orge de glace tout transparents mais il fait froid et je préfère rester à la maison dans la grande pièce principale qui sert à la fois de cuisine, de salle à manger et... pour moi de chambre à coucher puisque mon lit est là entre la huche[1] et la commode. Tout ce qui est dehors, je le vois de la fenêtre, mes yeux arrivent tout juste à niveau des carreaux du bas et pourtant je suis juché sur mon petit banc ce qui me fait bien gagner vingt cinq centimètres au moins. Dans cette grande pièce principale il fait bon, j'entends le feu ronfler dans le foyer du grand poêle à feu continu flanqué de la fontaine en fonte qui permet d'avoir constamment de l'eau chaude. Sur le dessus du foyer la grande lessiveuse galvanisée est là avec son champignon au milieu qui, de temps en temps, pousse des jets d'eau mousseuse qui retombent immédiatement sur le linge tout autour. Maman est en train de faire "bouillir une lessive de blanc". Il y a là, dedans, des draps, des mouchoirs, des torchons sans doute et dans le fond un petit bout de tissu dont les quatre coins sont rattachés et noués ensemble formant ainsi un petit sac avec à l'intérieur des boules bleues pour rendre le linge plus blanc. La pièce est embaumée d'une bonne odeur de lessive qui ressemble un peu à celle du gros savon de Marseille que maman m'oblige à utiliser lorsque je me lave. Au-dessus du grand poêle, le gros tuyau tout noir et tout brûlant supporte un collier hérissé de tringles de quatre vingt centimètres de long environ s'écartant en éventail un peu comme les rayons du soleil de mes dessins. Sur ces tringles sont pendues du petit linge, il y a mes chaussettes de la semaine dernière, celles de papa, les chemises de mes sœurs et d'autres vêtements pas très gros qui ressemblent à des culottes en coton blanc. Derrière le grand poêle, il y a une grande boîte où est stocké le bois de la journée et dessous, observant la scène et m'épiant sans que je la voie, je suppose mademoiselle "SOURDINE" la petite souris. Maman ne tend même plus de tapette pour l'attraper car ma rusée compagne a depuis longtemps évité le piège. Il faut dire qu'il y a bien assez à manger partout dans cette grande maison, à la cave ou dans le "cabouin"[2] où sont stockés la plupart des aliments sans aller imprudemment lécher un petit morceau de pain recouvert de beurre, de confiture ou de fromage mais qui est accroché sur un petit clou relié à un ressort et si ça part... ouiïee ouïiee... ouïiee... Personnellement, moi je pense que si "SOUR-DINE" mange à nos frais, c'est pas grave il suffit de comparer la grosseur de son petit ventre aux grandes assiettées qu'engloutissent papa et grand-père. Je suppose que ma petite compagne quitte de temps en temps son observatoire, lassée de me regarder faire toujours les mêmes gestes. De l'autre côté du mur, dans le cabouin, il y a de l'activité. Au milieu de la pièce un petit fourneau plein de braises ne permet pas à lui seul de réchauffer l'atmos-phère, c'est tout juste s'il arrive à dégourdir un peu l'air. Cependant de temps en temps, les filles viennent quelques minutes tendre leurs mains rougies au-dessus : c'est qu'elles sont en train de dégermer la réserve de pomme de terre. Les patates germées sont sorties de leur resse[3] et après l'opération se retrouve dans un autre lieu propre. Par terre se forme un petit tas : ce sont les germes, les quelques tubercules pourries et celle à moitié mangées ou en tous les cas bien entamées par les cousins de "SOURDINE". De temps en temps, entre deux "bouillées" de linge, maman vient rendre visite aux filles, officiellement pour s'assurer qu'elles n'ont pas trop froid. En réalité, moi je crois bien que c'est pour surveiller si la besogne avance. Dehors en haut de la cour, devant la loge[4], il y a papa qui secoue des haricots secs en levant et rabaissant brusquement une grande cuvette. Les grains qui sont dedans sautent en l'air puis retombent mais au fur et à mesure de ces mouvements tous les petits copeaux de cosse séchés et bien plus légers se trouvent happés par le vent qui souffle et vont dégringoler directement sur le sol. Au bout de quelques dizaines de minutes et pas mal de mouvements de ses bras, papa aura ainsi nettoyé le plus gros des haricots. Hier, ceux-ci étaient près du poêle dans de grands sacs en toile de jute pour bien sécher et être "cassants". Ce matin, papa a pris les sacs et a tapé de tous les côtés avec un gros gourdin, les cosses ont explosé sous les coups et les grains se sont trouvés ainsi libérés. Ces haricots que papa secoue dans la cuvette, ça va sûrement être du travail pour les "filles" demain ou après demain car il va rester à trier à la main les quelques-uns uns qui sont tachés et tout desséchés. Bon courage... Dans le cabouin vous allez bientôt avoir sur la table un gros tas d'haricots secs, ça va vous changer des pommes de terre. C'est "SOURDINE" qui va être contente, ça va lui faire encore plein de choses à regarder sournoisement, bien protégée à l'entrée de son petit trou en bas du mur en bauge[5]. Quant à moi, plus j'y pense, plus je me demande si ça vaut la peine de grandir... En ce moment on me fiche la paix... Je suis encore trop petit pour aller me geler dans le cabouin... Et puis, ils ont l'impression que je ne sais pas bien faire mais combien de temps ça va durer ? Charles Coudray. "Souvenirs et Fantasmes d'un gamin d'ici". Éditions Mémoires et Cultures. [1] Huche : sorte de maie [2] Cabouin : sorte de remise [3] Resse : sorte de grand panier évasé [4] Loge : sorte de remise [5] Bauge : sorte de mortier ancien fait de terre et de paille broyée |
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