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Kommando 1627, autobiographie Roger Devaux, prisonnier de guerre 39-45
Le Kommando 1627 (10 Aout 1940)
Roger Devaux.« Treize qu’ils étaient ». La vie des prisonniers de guerre français chez les paysans de basse Bavière (1940-1945). Editions Mémoires et Cultures.
Treize qu’ils étaient, dans ce camion qui était parti du Stalag VIIA et qui les ballottait dans tous les sens. Hébétés par les événements de ces dernières semaines, affamés par la maigre nourriture de l’enfermement du camp de Neuf-Brisach où ils étaient entassés, affaiblis par une dysenterie pernicieuse, au cœur l’angoisse de l’avenir, ils s’attendaient au pire, dans ce camion, bringuebalant. Roger fermait les yeux, revivait les deux derniers jours, quittant la ville fortifiée, montant dans un wagon et serrant les dents au passage de la frontière. Le terminus, le stalag VIIA, les barbelés. Le tri des cultivateurs. A ce moment, il s’était souvenu que son père, en les quittant lors de la dernière permission, lui avait conseillé cette voie au cas où… Sans sourciller il s’y était engagé, lui pour qui, le blé de la Beauce et la prairie de Longchamp c’était du kif. Il ne connaissait aucun de ceux qui étaient avec lui. Treize, qu’ils étaient, dans ce camion. Un brusque coup de frein, des « Schnel »[1] aboyés à n’en plus finir par le soldat en arme qui les accompagnait, ils se retrouvaient dans une cour immense entourée de bâtiments élevés. D’un groupe de civils (puisqu’ils n’avaient pas d’uniformes), un homme petit, gringalet s’approcha des prisonniers en hurlant « Cultivateur, Cultivateur ? ». Bien sûr, tous répondirent par un « oui » massif puisqu’ils étaient là pour ça. Alors ce fut la ruée, chaque paysan voulait choisir son homme, mais un tonitruant « Ruhé ! »[2] plaqua tout le monde au sol. Dame ! Un officier SS ça ne rigole pas, et c’est lui qui fit l’attribution. L’un après l’autre, les paysans firent connaissance de leur « Guefangue »[3], les emmenèrent dans leur ferme. Ce n’était certes pas un costaud qu’il suivait. Roger, petit, malingre, coiffé d’un rigolo chapeau tyrolien, il n’était certainement pas apte pour l’armée. Une petite ferme, une grand-mère, un homme jeune idiot qui s’enfuit en voyant le nouveau venu et la fermière, la quarantaine fanée. Elle le conduisit dans la maison, à la cuisine. Elle lui avance une chaise devant la table, et se met à crier « Aye, Aye ». Il se demandait où elle pouvait avoir mal pour crier de cette façon. « Aye, Aye ». La converse n’était pas facile. Elle disparût et revint avec quatre œufs. Roger comprit tout de suite, que le rêve d’une délicieuse omelette allait devenir réalité. En fait, ses « Aye, Aye » voulaient dire « Œufs » en français. De là, a commencé son initiation à la langue de Goethe. Le gardien qui a récupéré ses prisonniers dans les fermes plus lointaines ramasse Roger au passage. La grande maison, la petite pièce, le bruit du loquet qui enferme, extinction de l’ampoule, tout le monde doit dormir. Treize qu’ils étaient là, serrés comme des sardines ; malgré le noir, les commentaires vont bon train. Il y avait, venus du Nord, Henri, Pierre, Albert. De Bourgogne, le petit Robert, le plus petit et le plus jeune, et Auguste le plus âgé, Maurice le fermier (en France) avec son copain Eugène, bricolant, braconnant à loisir et aussi Raymond. De la région de Paris venaient André, dans les travaux public, Roger, Vendeur et Bertrand l’imprimeur. Du midi, Jean-René et le dernier, Fernand, sous officier de carrière. Tout un petit monde, qui se raconte les impressions de leur premier contact avec leur ferme, mais, chacun a le cœur serré. Les bruits qui courent sur les événements ne sont pas roses. La fatigue leur fera quand même fermer les yeux.
Gros émoi en ce deuxième dimanche. Le groupe quitte la pièce minuscule où ils étaient enfermés (sauf pour le travail). Le gardien les conduit dans une vraie ferme, les fait monter un étage, et entrer dans le local qui devient Kommando 1627. Une petite entrée qui servira au logement du Postman[4] et une salle aux dimensions respectables pour accueillir les prisonniers. Sont installés sept châlits à étage. Henri, André et Roger sont au niveau supérieur mais il ne faut pas faire de grands gestes pour se cogner au plafond, et jamais personne ne comprendra comment Henri arrive à se dévêtir ou à s’habiller dans un espace aussi restreint entre la paillasse, le tuyau de poêle et le plafond. Une place demeure libre en vue d’une arrivée. En effet, Serge arrivera quelques temps plus tard. Le gardien (Postman) est un militaire pas très grand, mais massif et bourru. Pour lui, le règlement c’est sacré et l’heure c’est l’heure. Il ne comprend pas un mot de notre langue et les pires insultes qui lui sont adressées à tout moment, pour n’importe quoi, le laissent de marbre. Un bûcheron brut qui se borne à hurler et brandir son fusil lorsque les discussions auxquelles il ne comprend rien prennent une allure de révolte. Son rôle consiste à réveiller le groupe à six heures, à emmener chaque prisonnier dans la ferme qui lui est dévolue. De revenir le soir à dix-neuf heures dans ces fermes pour les récupérer et, arme à l’épaule les ramener au Kommando. Mais ce qu’il n’a jamais pu obtenir, malgré toutes les menaces, c’est de les faire marcher au pas cadencé. Non ! ça jamais ! Ah, oui, il les enferme à vingt et une heure trente avec, quand même, un « Gut nacht »[5] très réglementaire. Le gardien n’aimait pas les dimanches car il devait rechercher ses prisonniers à treize heures et le ramener à dix-huit heures dans les fermes. Une obligation d’une convention (peut-être celle de Genève) en forme d’un repos dominical. Repos consacré à faire et déguster de la cuisine française bien entendu. Pour le ravitaillement, c'était facile dans les fermes ; mais il paraît que depuis quelques temps les poules pondaient moins. Nous consolions les fermiers en leur disant que c’était la faute de la guerre. Et cela a duré pendant cinq très très longues années, avec quelques variantes (de gardiennage) au cours de ce temps… interminable.
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