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Françoise Dayan, Nastasia Souvarine, biographie, histoire, émigré russe, Vladimir Ilitch Oulianov, Lénine en France. Lénine en France« J’avais demandé à ma mère de noter pour moi ce que j’appelais nos histoires de Russie. » Depuis sa disparition, Françoise Dayan a classé ces souvenirs et nous les livre dans un ouvrage où elle nous fait revivre, au travers du regard d’une fillette, la vie et les événements du début du XXe siècle.Vladimir Ilitch Oulianov (Lénine)
Le 20 Janvier 1908, un groupe d'hommes attendait Gare de Lyon le train venant de Genève. Ils ne parlaient que Russe. Ces hommes se mirent à courir sur le quai à la rencontre du train. Celui qu'ils attendaient, Vladimir Ilitch Oulianov, descendit du wagon tout joyeux de retrouver ses amis. Il avait avec lui son "harem" comme il aimait à dire en plaisantant, ledit harem se composait de sa mère, de sa sœur, et de sa femme, Nadia Kroupskaïa qu'il avait épousée en Sibérie. Puis deux hommes encore descendirent. C'étaient deux typographes, car Vladimir Ilitch Oulianov transportait à Paris non seulement son mobilier plus que sommaire acheté à Genève, mais en plus la rédaction entière de son journal, avec ses archives et son imprimerie. Nadia, la femme d'Oulianov n'aima jamais Paris. Son principal grief contre la France était qu'elle y avait toujours eu froid l'hiver. Quand dans leur appartement, 24, rue Beaunier, ils virent ces cheminées minuscules tirant mal, ces simples fenêtres sans bourrelets, ils en restèrent sidérés. "L'hiver est long, très long chez nous avait coutume de répéter Oulianov, mais au moins nous avons chaud dans nos maisons. Vos cheminées sont ridicules, vos feux s'éteignent, non, vous n'avez aucune idée du confort de nos maisons russes". "Et vous rendez-vous compte de ce qu'il y a d'inhumain à me faire sortir, en petites chaussettes fines, avec des souliers à semelles minces, alors que le thermomètre marque zéro ? Chez nous, pour une température semblable, je serais bien emmitouflé… Ici je n'ose pas mettre mon bonnet fourré, ni mes bottes, alors j'arrive à mes rendez-vous pleurant de froid, les oreilles complètement violettes… non, vous ne savez pas apprivoiser l'hiver en France". Ces sentiments étaient partagés par Nadia Kroupskaïa, elle avait une véritable nostalgie de la Russie quand elle comparait son petit poêle Godin aux grands poêles de faïence sur lesquels on pouvait s'asseoir, s'étendre pour dormir et qui ne s'éteignaient jamais. Cette femme là, disait un jour une amie du grand-père de Nastasia, qui parlait parfaitement le russe, nous en veut d'avoir déjà réussi notre révolution. Elle nous exècre, parce qu'en France les paysans et les ouvriers ne sont pas aussi misérables qu'en Russie. L'imprimerie fut installée près de l'église de Montrouge dans une sombre boutique, sans gaz ni électricité. Telle qu'elle était, cette boutique parut admirable à Vladimir Ilitch Oulianov ; son journal "Prolétary" allait revivre. Oulianov chercha ensuite autre chose, une chose très difficile à trouver ; il voulait pour quelques mois un local clandestin qui ne serait pas à son nom, où il imprimerait ses tracts. Le Gouvernement Français pouvait fermer les yeux au sujet d'articles faisant journellement le procès d'un gouvernement étranger, mais pouvait difficilement tolérer des écrits poussant à "l'action directe" invitant la classe ouvrière et paysanne à la révolte. Il fallait donc imprimer ces brochures, écrites en en russe et destinées à la Russie, dans le plus grand secret, au besoin changer tous les deux ou trois mois de quartier. Oulianov cherchait donc un local. Un de ses amis lui parla de ce doux hurluberlu du Boulevard Saint-Germain, qui n'était même pas russe, n'était affilié à aucun parti et qui trouvait moyen de cacher et de faire partir à l'étranger les "Nihilistes" par trop compromis, ceux qui risquaient, extradés de France, d'être envoyés aux bagnes de Sibérie. Il vint donc, un après-midi de juin chez le grand-père de Nastasia, le magasin ce vendredi-là ressemblait à une ruche. Vladimir Ilitch Oulianov acheta un baromètre pour sa femme, et demanda s'il ne pourrait pas être reçu en particulier : Horace Belmont ne lui posa aucune question, lui donna rendez-vous pour le lendemain samedi après-midi : "Ce jour là, le magasin étant fermé, je peux tranquillement recevoir les amis". Oulianov s'en fut pensif, son baromètre sous son bras, étonné de cet accueil. Horace Belmont savait qu'il allait rencontrer l'homme parti de son pays pour organiser de l'étranger l'action révolutionnaire en Russie ; Oulianov ignorant sa bonté ne savait pas très bien comment présenter sa requête. La gêne fut bien vite rompue par Nastasia venant tout simplement réclamer son thé. Devant les boucles dorées, les yeux verts, les pommettes saillantes, les sourcils tirés vers les tempes, Oulianov s'exclama : - Mais, c'est une petite russe. - Oui, c'est Nastasia la fille de mon aînée… - Son père ? - Mort. - L'Okhrana ? - Non, une erreur de l'Intelligence Service dans le haut Sénégal. Comme son interlocuteur étonné, mais courtois ne posait aucune question il expliqua brièvement : - Mon gendre, Nicholas Souvarine, était ingénieur des mines, il travaillait pour le compte de la société d'études du Sénégal et du Soudan avec le Marquis de Beauvoir, il est mort, tué accidentellement, ce n'est pas lui qu'on voulait atteindre. - Mais alors ? Demanda Vladimir Oulianov en montrant le Samovar, les grands verres à thé avec leurs soubassements d'argent, les cuillers à manches torsadés. - Ma femme Anna est russe, répondit Horace Belmont, mais dites-moi ce que vous désirez, et en quoi je puis vous être utile. Quand Nastasia entendit qu'on parlait de son père, elle se cacha pour en savoir davantage, entre le buffet de la salle à manger et la porte de la cuisine. Ce visiteur avait l'air d'être quelqu'un. Il était de petite taille avec des cheveux bruns roux, il avait un front intelligent qui, prolongé par une calvitie déjà avancée, paraissait immense ; il zozotait un peu, par moment, ce qui n'était pas sans charme, ses yeux étaient couleur caramel, pétillants de malice. Il expliqua franchement ce qu'il voulait : un local pour quelques mois, dans un quartier tranquille, dont la location ne serait pas à son nom… - Que voulez-vous faire de ce local ? - Y mettre trois des nôtres, deux garçons, une jeune femme. - Est-ce très urgent ? - Assez, pour l'instant ils sont en sûreté, mais il leur faudra quitter sous peu la famille qui les héberge. - Pourtant reprit Horace Belmont en souriant, j'ai entendu dire que la police française était plutôt tolérante à votre égard. Quant aux agents de la police russe à Paris, tout le monde connaît l'histoire… Ils éclatèrent de rire tous les deux. - Qu'y a-t-il de vrai dans ce que l'on raconte demanda le grand-père de Nastasia. On dit que vous avez boxé l'agent de la police tsariste ? - Non, il n'y a pas eu de match de boxe, la vérité est que tous les jours, Zinoviev et moi, nous étions pris en filature jusqu'à l'imprimerie, rue Antoine Chantin. Nous nous amusions surtout les jours où il pleuvait à nous faire porter notre déjeuner observant le type de la police russe qui, sous sa porte cochère de l'autre côté de la rue, ne bougeait pas, trempé jusqu'aux os. Un jour Zinoviev en a eu assez, il a convoqué rue Antoine Chantin quelques gaillards de chez nous, mesurant tous dans les deux mètres, et quand notre petit policier, après nous avoir suivis, est allé s'installer à son poste, en face de notre imprimerie, Zinoviev a fait sortir le premier de nos garçons, qui a marché résolument vers lui. Nous n'avons pas eu besoin de faire sortir le deuxième, ni aucun des autres garçons : à la vue du premier, le petit policier avait détalé. Nous ne l'avons jamais plus revu… mais pour en revenir à notre affaire, vous ne voyez pas un local où je puisse caser mes trois jeunes gens ? - Je ne vois rien pour l'instant… à moins que nous ne les logions dans l'appartement de ma fille aînée, elle part le quatorze juillet en vacances, ne rentre qu'en septembre… est-ce que deux mois vous suffiraient ? - Certainement, combien y a-t-il de pièces ? - Trois pièces, une cuisine, un cabinet de toilette, au cinquième étage, rue Monge. - Combien paie-t-elle de loyer ? - Neuf cent et quelques, il me semble.. - Vous croyez que votre fille nous louerait son appartement pendant son absence ? Combien nous demanderait-elle ? Horace Belmont eut un sourire : - Le tout est de la convaincre ; quant au prix, cela m'étonnerait beaucoup qu'elle vous demande un loyer quelconque… Le petit homme en resta confondu : voilà qui le réconciliait un peu avec la France, qu'il n'aimait guère. Il ne s'en cachait pas, d'ailleurs, et beaucoup de Français lui reprochèrent d'avoir un jour écrit à sa femme Nadia : "Je n'arrive pas à comprendre quel diable nous a entraînés là-bas dans cette "fange parisienne". Vladimir Ilitch Oulianov prit donc congé promettant de venir chercher la réponse le samedi suivant. Le soir même Horace Belmont abordait la question avec Léonie. - Combien me louerais-tu ton pigeonnier, pendant les vacances si j'en avais besoin…? - Qu'est-ce que tu veux en faire ? Qui veux-tu y loger ? - Des Russes. Léonie Souvarine réfléchit, le silence était devenu pesant : - Non, décidément, je ne veux pas donner mon appartement cet été, je ne peux pas. Horace Belmont parut soudain très vieux et très las. - Ça m'aurait pourtant bien arrangé, enfin tant pis je vais tâcher de trouver autre chose… Il se leva de table et marchant lentement vers sa fille aînée il lui mit les mains sur les épaules : - Au fond, tu as raison si jamais on trouvait nos "protégés" chez toi, tu risquerais de sérieux ennuis… Que deviendrais-tu avec Nastasia… Je ne peux pas risquer de te faire perdre ta situation. Léonie se mit à rire. - Mais père qu'est-ce que tu crois ? Je ne suis pas lâche à ce point, je n'ai pas peur… - Alors pourquoi refuses-tu de me prêter le pigeonnier ? - Parce qu'il est sale : quand je l'ai loué il y a trois ans, le propriétaire avait promis de repeindre, de poser des papiers neufs, or il n'en a rien fait… Il faudrait au moins lessiver et puis, aucune de mes armoires ne ferme, les clefs des meubles ont été perdues dans le déménagement… Comment veux-tu que je prête un appartement dans cet état ? Horace Belmont fumait sa pipe et ne répondait rien. - Tu as insisté continua Léonie pour que je loue cette maison du Tréport pour un mois et demi, si je dois remettre le pigeonnier en état, cela nous fera partir au 30 juillet, or la location est déjà payée je vais perdre 15 jours. - Alors, demande doucement Horace Belmont, la vie de trois êtres qui risquent l'extradition, qui peuvent être envoyés dans les bagnes de Sibérie, dépend de tes clefs d'armoires qui manquent et de la peinture de tes plafonds ? - Je n'avais pas vu le problème sous cet aspect… - Sais-tu comment on va en Sibérie ? Ma fille ? On s'y rend à pied, on traverse toute la Russie, crevant de chaleur l'été, de froid l'hiver, à marches forcées… - Père, écoute moi, je suis si fatiguée, la petite a besoin de l'air de la mer, si je ne pars pas le 14 juillet au Tréport, autant résilier la location. - Je pense avoir trouvé la solution… tu voulais emmener deux de tes sœurs ? Hé bien elles resteront, feront ton inventaire iront chez le serrurier te faire refaire tes clefs… Acceptes-tu ? - Mais elles vont être furieuses de ne pas partir avec moi… - Tu crois cela, répondit Horace Belmont, hé bien tu te trompes… où crois-tu qu'elles sont ce soir ? Mathilde est amoureuse d'un peintre de Montparnasse, ta sœur Janette d'un interne qui travaille en ce moment à Laënnec… elles vont être ravies de passer dix soirées de plus avec leurs amoureux… ensuite elles te rejoindront avec eux. - Avec eux ? - Mais ma pauvre fille tu vis dans les nuages, attends-toi sur la plage à faire la connaissance d'un rapin qui voudra faire le portrait de Nastasia et si ta fille a le moindre petit bobo tu verras surgir comme par hasard un apprenti docteur offrant ses services. Si tu es d'accord je te présente tes futurs locataires samedi prochain. Au fait, on m'a demandé quel prix tu voulais pour la location. - Rien, on ne prend pas d'argent à des êtres traqués. Horace Belmont serra le bras de sa fille aînée. Ils se regardèrent en souriant. Le samedi suivant, Nastasia attendait avec curiosité et impatience la venue des futurs "occupants" du Pigeonnier. Le petit homme vint accompagné de deux géants blonds, qui parlaient à peine français, et d'une jeune femme brune. Nastasia trouva qu'elle ressemblait à la madone d'une vieille icône que Maria lui avait montrée quelques temps auparavant à l'église Saint Julien Le Pauvre. Les trois jeunes gens prirent le thé, mangèrent les gâteaux aux pavots, les tartes au fromage faits par Maria, remercièrent et prirent congé sans avoir prononcé plus de trois paroles chacun. Le petit homme resta, il se trouvait bien, et puis, il voulait remercier Léonie Souvarine.. - Mais ma fille ne sera là que vers sept heures, c'est la fin de l'année scolaire, elle a un surcroît de travail… - Je voudrais la connaître, puis-je rester si je ne vous dérange pas… - Me déranger ? Mais au contraire. J'ai tant de questions à vous poser, si vous le permettez. On m'a dit que vous avez été déporté en Sibérie ? - Oh c'est une très vieille histoire, vous savez que j'ai toujours écrit dans des journaux. Au début de 1892, je fus avisé que j'étais condamné à trois ans de déportation en Sibérie, mes articles ne plaisaient décidément pas. - Alors vous y êtes allé à pied ? Dit Nastasia qui ne quittait pas des yeux l'hôte de son grand-père. Étonné, Vladimir Ilitch Oulianov regarda la petite fille. - A pied ? Oh non, j'étais autorisé à voyager seul, à mes frais, et même à passer librement quelques jours à Moscou, pour liquider mes affaires avant de me mettre en route pour une absence qui devait durer trois ans… J'ai voyagé normalement en train, et en voiture. Quand je suis arrivé à Krasnoîarsk, chef lieu de la province où je devais obligatoirement résider, je me suis aperçu, à ma grande surprise, que personne ne m'y attendait. Cela vous donne une petite idée de la fantaisie qui règne dans notre bureaucratie, aucun ordre n'était arrivé à mon sujet, personne n'avait jamais entendu parler de moi. - Alors vous êtes reparti ? Demanda ingénument Nastasia. - Je n'aurais pas demandé mieux, mais cela aurait pu m'attirer de sérieux ennuis, non, j'ai sollicité poliment les bureaux qui devaient m'indiquer mon lieu de résidence et, en attendant, j'ai eu la chance de trouver chez un habitant de Krasnoîarsk une magnifique bibliothèque, où j'eus le droit de travailler autant que je le désirais… L'ordre me concernant arriva quinze jours plus tard, je devais me rendre à Chouchenskoë dans la province de Minoussink. - Quel joli nom ! Murmura Nastasia, vous avez dit Chou chou ? - C'est exactement comme cela que nous avons fini par appeler ce village, ma mère, ma femme et moi : "Chou-chou-chou". - Il était joli le village ? Demanda encore Nastasia. - Ma foi, c'était un village comme tous les villages de Sibérie… - Combien d'habitants ? Demanda Horace Belmont. - Environ quinze cents, il y avait une direction cantonale, une école, même un chef de police ; le village est construit sur la rive droite de l'Ienisseï, à son confluent avec le fleuve Chouch. À l'horizon on apercevait les Monts Saïan c'était très beau. - Quel travail vous avait-on donné ? Vladimir Ilitch Oulianov regarda le grand-père de Nastasia en souriant : - Évidemment cela peut vous paraître extraordinaire, mais je n'étais astreint à aucun travail… - À quoi avez-vous passé votre temps ? - À chasser et à pêcher… j'ai fait la connaissance de chasseurs indigènes, ils m'ont emmené avec eux, nous allions aussi nous baigner dès le printemps, mais je n'ai jamais eu le courage des Sibériens qui cassent la glace l'hiver pour se baigner… - Papa et ses frères cassaient aussi la glace sur les bords de la Baltique quand ils voulaient se baigner dit Nastasia… - Tais-toi, Nastasia, sinon tu sors de la salle à manger. L'enfant vexée avait envie de s'en aller, mais la curiosité l'emporta sur son amour-propre, elle resta. - N'avez-vous pas trop souffert du froid en Sibérie ? Demande encore le grand-père de Nastasia. - Hé bien, non, franchement, je me souviens même qu'un jour j'ai regardé machinalement le thermomètre, il marquait moins vingt degrés, jamais je n'aurais cru qu'il était si bas, le froid était vraiment très supportable. Les Sibériens disent tous qu'il est bien plus agréable chez eux qu'en Russie. J'ignore ce qu'il en est pour le reste de la Sibérie, en tout cas c'est vrai pour Krasnoïarsk et Chouchenskoë. - Trois ans, est-ce que cela ne vous a pas paru bien long ? Demanda le grand-père de Nastasia. - Oui et non, voyez-vous, Nadia, qui à ce moment n'était que ma fiancée condamnée aussi à trois ans de déportation, a naturellement demandé à être envoyée à Chouchenskoë… - On le lui a accordé ? - Mais bien sûr, et à l'automne de ma première année de déportation j'ai vu arriver ma fiancée, flanquée de sa mère… - Aïe, dit Horace Belmont… - Savez-vous ce que ma belle-mère m'a dit quand elle m'a aperçu "Volodia comme tu as grossi ! Jamais tu n'as eu aussi bonne mine !" Évidemment, je ne faisais rien, que de me promener, et puis j'avais pris pension chez l'habitant, les gens chez lesquels je vivais avaient des vaches, je buvais du lait à longueur de journée. - Vous avez dû être heureux d'avoir votre fiancée près de vous. - Heureux ? Naturellement, mais cela nous a amené d'effroyables complications : Nadia n'avait la permission de rester auprès de moi que si je l'épousais… - Vous ne demandiez pas mieux ? Alors d'où venaient les complications ? - Pour se marier il fallait des papiers d'état civil… Or les déportés en résidence obligatoire n'ont plus de papiers… Nous les avons demandés, mais à leur place on nous envoyait des notes prévenant Nadia Kroupskaïa que si elle n'épousait pas Vladimir Oulianov on la changerait de résidence ; cette histoire nous a empoisonné l'exis-tance pendant près d'un an… Enfin les papiers sont arrivés et nous avons pu nous marier… Pendant que nous les attendions, pour nous changer les idées, nous avons traduit le livre de Sydney et Béatrice Webb sur le "Trade Unionisme" : ça nous a rapporté 500 roubles. - En somme vous n'avez pas un trop mauvais souvenir de ces trois années… - Si, un souvenir d'impuissance et de temps perdu. De plus, deux choses étaient abominables à Chou-chenskoë, la zone fumier, et les moustiques… - La zone fumier ? - Oui, les paysans sibériens, du moins ceux de "Chou chou chou", n'emploient pas le fumier comme engrais, la terre n'en a pas besoin alors ils vont le déposer à l'entrée du village. Pour aller vous promener vous devez obligatoirement traverser une zone "fumier" ; c'était épouvantable, surtout l'été ; quant aux moustiques, nous avions des sortes de cagoules en tulle pour nous protéger le visage, mais je n'avais rien prévu pour mes mains. Je n'avais que des moufles fourrées, magnifique travail des indigènes, absolument inutilisables l'été. Il m'a fallu écrire à ma mère pour qu'elle m'envoie des gants de peau, et je craignais que les moustiques ne piquent à travers la peau très mince de ces gants de "ville". - Je croyais, demanda encore Horace Belmont que les moustiques étaient surtout terribles dans la Taïga… - Hé non, les moustiques sont partout, nous étions à 50 ou 60 verstes de la "Grande Taïga" et pourtant nous en étions infestés. On entendit des pas pressés : - Voilà ma fille aînée. Léonie Souvarine s'excusa de son retard. - Mais j'ai été ravie de bavarder avec votre père, je tenais à vous remercier profondément de votre hospitalité… - Je suis désolée de vous donner l'appartement dans cet état, il aurait besoin d'être repeint, mais je n'en ai ni le temps, ni les moyens cette année… - Mais c'est nous, qui allons vous le repeindre… pour vous remercier, nous remettrons tout à neuf… Le petit homme s'en alla laissant Léonie Souvarine, qui pourtant ne s'étonnait pas facilement, complètement abasourdie.
Françoise Dayan, « Nastasia Souvarine » Editions Mémoires et Cultures. |
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