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LÉON du PIN

 

 

Au bout de l’allée majestueuse, invisible sous la mousse, gît un très vieux tas de pierres, plus qu’usagées, maintes fois réutilisées, finissant là leur carrière après un ultime réemploi, empilées dans ce coin de pâture, au gré de leurs anciens propriétaires.

Le lierre et la ronce les recouvrent, les fondant encore plus dans le paysage. Des générations de bovins, paissant alentour, se sont abritées à l’ombre des arbres plus que centenaires, les ont piétinées, lentement étalées, dispersées, écrasant sans souci ces vénérables souvenirs.

Elles venaient de partout, mais pas de loin : c’est lourd à transporter, ces choses; au plus près était le mieux ; pas trop non plus.

Le château en a fourni beaucoup au fur et à mesure de ses transformations; et tout le village, évidemment : du vieux four banal, reconstruit parce que devenu trop petit pour le bourg grandissant; du prévôt, du maréchal-ferrant avec l’extension du cheval percheron; du presbytère; même des serfs…

Ils les empilaient là, juste à l’entrée du chemin menant au château de La Pellonnière, dans un creux, d’où on ne pouvait pas les voir, assez loin du bourg qui n’arrivait pas encore jusque là, pour ne pas se faire remarquer.

Seuls les lapins peuplant la garenne proche, riaient à voir leur manège. Car ils savaient, eux - et se le disaient de génération en génération - que ceux du village, et ceux du château, se débarrassaient là pour la même raison : ce petit coin, à la limite des uns et des autres, semblait l’endroit idéal, que chacun était seul à connaître, pour se délester sans bruit de l’inutile.

Il faut bien comprendre, qu’en ces temps reculés, les habitants des villes ou des campagnes n’allaient pas au supermarché pour subvenir à leurs besoins. Nos déchets d’aujourd’hui, introduits par notre époque, ils ne les connaissaient pas. Le mot poubelle n’a été inventé que bien plus tard, par un préfet de la capitale, qui devait salir beaucoup, et voulait laisser un nom : il a réussi.

Donc à part la pierre devenue encombrante, le reste était naturellement détruit sur place; les épluchures de légumes ou de fruits engraissaient le potager, les meubles usagés, s’ils n’étaient plus réparables, servaient dans la cheminée à chauffer la grand-pièce, leurs cendres recyclées au jardin; les ferrailles percées finissaient dans les nom-breuses haies, plus épaisses qu’aujourd’hui, où elles se désagrégeaient aussi sûrement qu’une trogne pourrie. Elles y mettaient un peu plus de temps, c’est tout.

Donc le tas oublié là n’était que pierres ensevelies, et ne venaient pas de loin. Sauf une, arrivée là par erreur, d’ailleurs.

La petite église du Pin, fort simple, n’avait, comme celles de la plupart des communes rurales environnantes, qu’une petite flèche au milieu de son toit.

Une belle tour carrée avec galeries, renfermant quatre cloches, bénites le dimanche 25 septembre 1856 par Monseigneur ROUSSELET, évêque de SÉES, y a été ajoutée, ainsi que des bas-côtés.

Or, notre prélat avait été appelé, la semaine précédente, pour une autre inauguration, au Haras du pin, où il devait y poser la première pierre d’un oratoire. Il l’avait bien fait charger, ce moellon, à l’arrière de son landau, mais l’accueil chaleureux qu’il y avait reçu, les bulles du poiré aidant…

Il ne l’avait retrouvé qu’après, le dimanche suivant, au Pin. Ne sachant qu’en faire, et PIN pour PIN, l’avait fait décharger près du parvis de l’église, où personne n’en a voulu.

 

Ces pierres, donc, dormaient là.

Juste devant, au bord de l’avenue, dont les peupliers venaient d’être remplacés par de jeunes platanes, déjà vigoureux, était une sorte de banc vermoulu, où venait souvent s’asseoir LÉON, le simplet du village. Pas méchant pour un sou, LÉON, mais il restait enfermé dans un monde à lui, où il voyait et entendait plein de choses qui l’émer-veillaient. On le voyait sourire, pour une raison qu’il était seul à connaître.

Il parlait aux oiseaux, LÉON. On l’a vu, une fois, au milieu d’un cercle de moineaux lui pépiant joyeusement un tas d’histoires, qu’ils avaient apprises en voletant au-dessus du bourg. Même un, plus téméraire, perché sur son épaule, lui a révélé un secret d’alcôve qui l’a fait éclater de rire.

Il en connaissait ainsi bien des nouvelles, notre farceur, mais les a toujours gardées  pour lui. Pourtant, s’il avait voulu…

Il savait, par exemple, pourquoi JUSTIN, le bedeau, avait parfois le pas très hésitant : il aimait tant son curé, JUSTIN, et avait si peur qu’il n’utilise un mauvais vin de messe, qu’il le goûtait avant, souvent, pour être plus sûr.

Personne, jamais, n’a soupçonné ce qu’il savait. Il ne parlait qu’aux  oiseaux, qui lui en ont appris de bien belles, mais aussi au ciel, qui le prévenait à temps du grain à venir, aux arbres qui lui ont expliqué le cycle des saisons ; et aux vieilles maisons, aux très vieilles, dont chaque moellon avait son histoire.

Derrière lui, ces vieilles pierres, arrachées de leur lieu de naissance, ne lui parlaient presque plus; tout juste un murmure lointain, qu’il ne pouvait percevoir qu’avec beaucoup d’attention; et pas souvent.

Il rêvait depuis un long moment, assis sur son bout de banc, sans prêter attention au jour qui baissait. Il finit cependant par remarquer les allées et venues de cette brouette, qui passait pourtant devant lui depuis un bon moment, dans un sens, puis dans l’autre, poussée par le vieux CHARLES, celui qui louait ses services comme journalier. Il y regarda de plus près, redescendant sur terre.

La brouette, venant de la Pellonnière, faisait courber l’échine du brave CHARLES suant fort à l’aller. Revenant à vide d’on ne sait où, elle repassait plus légère.

À chaque nouveau voyage, le rythme était plus lent, l’échine plus recourbée. La dernière fois notre LÉON eut pitié du vieux CHARLES qui, visiblement, n’en pouvait plus. Celui-ci, devant LÉON, réunissant ses dernières forces, fit un brusque écart à droite, rasa le banc, et, dans un ultime élan, souleva ses brancards, renversa le contenu de sa brouette sur le tas de ronces, de lierres et de mousses, qui furent traversées, s’écrasa dessus ses congénères.

Les jeunes pierres, tombant sur les vieilles, ont eu un effet surprenant : LÉON, que pourtant plus rien n’étonnait, fut quand même surpris .

Des cailloux maltraités monta un brouhaha, d’abord incompréhensible. Cependant, en prêtant bien l’oreille, comme seul un esprit simple peut le faire, il comprit: elles fêtaient, à leur manière, leurs retrouvailles.

Jadis, elles s’étaient bien connues: d’abord dans les carrières de calcaire, aujourd’hui abandonnées, que le souvenir a gardé sous le nom de marnières. De là, elles avaient été extraites en gros blocs de matière première. Puis le tailleur de pierres les avait façonnées selon les besoins. C’est ainsi que des familles entières ont été séparées, dispersées au gré du maître d’œuvre.

Sur l’antique voie romaine du MANS à EVREUX, GUILLAUME, seigneur du Pin, a bâti la première église au début du XIIe siècle. De petites chaumières l’ont réchauffée, et un bourg est né lentement.

À côté, se mirant presque dans le ruisseau de Chêne-galon, (béni dès sa naissance, car né en terre sainte ), s’est élevé le premier château de la Pellonnière, à un quart de lieue de l’église.

Tout ça a nécessité de la pierre, du roussard, et encore des moellons.

La première à se plaindre, bien sûr, était la plus fragile puisque la plus vieille, tout au fond du trou. Son premier métier, dès la fin du XIIe siècle, avait été manteau de cheminée, au rez-de-chaussée du château; son maître, GAUTIER, n’avait pas encore construit l’étage. L’usure l’avait fait se fendre, ce qui avait fait reléguer ses morceaux en deuxième choix.

Les dernières arrivées ont fait sursauter les anciennes, brusquement réveillées de leur torpeur; après un juste mouvement d’humeur, les avaient reconnues. Les filles d’une même mère, jadis dispersées, s’étaient retrouvées avec la joie que l’on imagine.

Les linteaux, corbeaux, marches, piliers, pavages, vulgaires moellons, retrouvaient leur carrière.

Un morceau de marche de l’escalier de la cave se remémorait, avec un éclat de soupirail, les perpétuels courants d’air et l’humidité constante qui leur avait valu l’exil :

« Si GEOFFROY n’avait pas eu cette fâcheuse habitude de la dive bouteille, GALLERAND, son vieux père, n’aurait pas été obligé de creuser le caveau qui nous a tous exposés au salpêtre, disait la marche.

- Parle pour toi; pour ma part, j’ai été mieux aéré, répondit son ami soupirail. Tu te souviens du jeune EUDES, quand il a cassé par mégarde un flacon de vieux calva, ce que sa femme lui a passé !

- C’est vrai, toi aussi tu te souviens de RICHILDE ? Elle ne devait pas être toujours bonne avec toi, avec ses chausses ferrées exprès pour t’égratigner l’échine au passage.

- Non, elle n’a jamais eu pitié de moi. C’est pourquoi j’ai laissé accumuler l’humidité dans le trou qu’elle m’a creusé sur le dos. À sa dernière descente, en gros sabots, elle n’avait pour s’éclairer qu’une maigre chandelle, et a glissé. EUDES ne l’a remontée qu’un bon moment après, pour ce qui en restait de bon. Toi, le corbeau, te souviens-tu de RICHILDE ?

- Non, je ne suis arrivé dans la grande salle du haut que vers le milieu du XVIe siècle, sous notre maître GRENIER. Celui-là, il ne parlait à ses rares invités que de ses prétendus aïeux qui se seraient croisés pour la terre sainte, à la fin du XIIe ou au début du XIIIe siècle.

Le morceau de meneau, un peu sourd, qui n’a compris que « croisée » et « grenier », a cru qu’on lui parlait.

- Non, je n’étais pas au grenier, mais au petit salon, tu le sais bien ! Je filtrais la lumière à l’est, d’où arrivent les premiers rayons du soleil, d’où montent du parc les premiers bruits d’oiseaux. C’est le nouveau, de la famille d’OLLERON, qui a refait le grenier avec une bonne charpente de châtaignier, bien meilleure que la vieille, construite sous EUDES : il était si pingre, celui-là que son charpentier, pour le prix offert, ne lui avait installé que du bois blanc, qui n’a évidemment pas tenu.

- Pourtant, reprit la marche du sous sol, je l’ai souvent vu descendre au souterrain avec des bourses sonnantes ; il n’est jamais remonté avec. Il avait fait son coffre-fort sous une dalle de roussard, dont la couleur se confond parfaitement avec la terre lourde du sol, ce qui la rendait presque invisible.

- C’est vrai, renchérit la dalle du couloir. J’ai été souvent témoin du manège. Il n’y a pas si longtemps, un des derniers, Jules PATU de SAINT-VINCENT, à la nouvelle de la retraite d’une bande de chouans sur MORTAGNE, a pris peur. Il m’a piétinée en portant une cassette de belle taille, bien pesante, qu’il a mise à l’abri sous la pierre carrée, avec les autres. »

Il en apprenait de belles, LÉON ; n’en croyait pas ses oreilles.

Et elles parlèrent encore longtemps, les chères moussues ; sûrement une bonne partie de la nuit.

Et si c’était vrai, cette histoire !

Derrière lui, les conversations devenaient murmures; elles avaient fait un effort considérable, et lentement se rendormaient: les mots devenaient plus rares, plus lointains, inaudibles, et cessèrent tout à fait.

LÉON, inconsciemment, à force d’attention dans son désir de recueillir leurs dernières paroles, arborant son éternel sourire, s’est endormi.

Deux lapins, sortant de la garenne, l’ont entendu ronfler.

Mais lui, sans le savoir, s’est levé, est parti tranquil-lement vers la Péllonnière, dont il connaissait les moindres recoins depuis longtemps.

La porte du couloir du fond s’est ouverte devant lui.

En passant, il a salué la dalle, devant la porte du sous-sol, en la contournant, par respect.

Il est descendu en prenant bien garde de ne pas abîmer les vénérables marches.

A franchi le caveau, est entré au souterrain.

Soulevé la pierre de roussard.

Fouillé dedans la cache offerte, joué avec, extasié de si belles choses, fait sonner les écus, louis et doublons, passé les colliers de perles à son cou ravi, prenant à pleines mains ces joyaux renaissant rien que pour lui, LÉON.

Le froid l’a réveillé. Le jour commençait à poindre, la rosée brillait comme diamants dans les rayons du soleil naissant.

Notre LÉON s’est relevé de son banc, s’est étiré avec regret, et est rentré chez lui.

 

Il souriait toujours.

 

René de Moras. "Propos décousus" Editions mémoires et Cultures.

 

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Dernière modification :26 juin 2008