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MES SŒURS N’ÉTAIENT PAS

DES  FEMMES

 

M

es sœurs n’étaient pas des femmes, c’étaient des filles. Mais pas des filles comme les autres, c’étaient des sœurs.

Des filles, y en avait pas à mon école, y en avait seulement chez un voisin et chez les copains qui avaient des sœurs. Mais je n’avais pas beaucoup de copains avec des sœurs, et en pratique, ça n’arrangeait rien, ou pas grand-chose, parce que j’étais le copain de mes copains pas celui de leurs sœurs. D’ailleurs la plupart de ceux qui avaient des sœurs les avaient ou trop grandes ou trop petites, et en plus je connaissais les parents, eux étaient très contents que je sois le copain de leur fils et un garçon gentil et bien élevé : je ne pouvais pas les décevoir.

C’était comme si mes copains n’avaient pas eu de sœurs.

Les vraies filles étaient à l’extérieur, dans les rues par exemple. J’en avais remarqué une que je voyais parfois de notre fenêtre quand elle faisait des courses avec sa famille (Comment était sa famille ? Je ne m’en souviens plus.). Elle ne souriait pas, son visage était grave, je ne savais rien d’elle, sauf que son corsage était gentiment gonflé et que le bas de sa robe voltigeait autour de ses jambes. J’avais envie de descendre dans la rue et de la suivre mais je n’osais pas de peur qu’elle pense que je la suivais ! Ces gens n’étaient pas d’ici ; s’ils avaient été du village, je les aurais connus ; ils ne venaient que pour les week-ends et les vacances, dans une maison de campagne à l’extérieur du bourg, probablement. Des filles aussi belles, dans notre village, il n’y en avait pas ! Ou alors, c’est que j’étais miro ! En tout cas, pas de si bien habillées, d’aussi désinvoltes, d’aussi sûres d’elles ! Elle ne devait pas regarder les petits villageois, on était comme des nègres pour elle ; pourtant elle avait l’air gen-tille.

Un jour que je pensais à tout autre chose (n’allez pas imaginer que je ne pensais qu’aux filles !), en descendant à vélo à toute vitesse le boulevard pentu bordé d’arbres qui menait au fleuve (J’ai toujours été un as sur cette machine), je vis qu’elle était devant moi sur sa bicyclette ; elle descendait moins vite. Je me suis dit, je vais la doubler mais l’idée m’a immédiatement paru commune, indigne d’elle en quelque sorte, à moins que ce fut un calcul (à la réflexion, c’est plutôt cela) ! si elle te voit faire le malin t’auras l’air de quoi ? J’ai ralenti et je l’ai suivie à quelque distance. À ce moment, on était presque en bas de la descente, une auto nous a doublés. C’était une camionnette, l’arrière en bois, le genre que les commerçants avaient à l’époque où les fourgons tôlés étaient rares. J’ai vu la fille tomber. Non que la voiture l’ait touchée, elle a dû être surprise, peut-être rêvait-elle, elle ne pensait pas à tenir fermement son guidon. Je l’ai vue faire une embardée vers la droite, sa roue avant a touché le tronc d’un arbre, elle a été rejetée vers le centre de la route où sa tête a heurté la chaussée. Le conducteur de la camionnette ne l’avait pas vue tomber, c’était évident. Je n’ai pas eu besoin de me précipiter, j’ai seulement freiné à mort, j’étais à côté d’elle. Je me suis empressé d’enlever son vélo qui s’était couché sur elle (et oui, sur elle !). Elle était sur le côté, sa robe découvrait ses jambes. Je me suis dit quelle chance, j’étais là pour l’aider à se relever. Je lui ai parlé, j’ai dit Mademoiselle, Mademoiselle, est-ce ça va ? Elle avait les yeux fermés. Elle ne bougeait pas. Je n’arrivais pas à comprendre, quand on tombait de vélo, moi ou les copains, on se faisait des bleus, on s’écorchait les genoux « C’est que le vernis » disait ma mère quand elle passait du mercurochrome sur l’endroit où la peau avait été abrasée), on essayait de ne pas perdre la face, on faisait seulement ouïe, ouïe !

Elle était évanouie. Jamais je n’avais vu quelqu’un dans les pommes (sauf dans les vieux films où les femmes le font pour un oui pour un non, jusqu’à ce qu’on leur apporte « des sels » !). J’ai regardé autour de moi. Nous étions seuls. En d’autres circonstances je m’en serais réjoui, mais là c’était grave. Elle n’était pas morte, ce n’était pas possible, les gens ne meurent pas si facilement ! Franchement je ne le croyais pas, mais que ce soit grave, oui, je le pensais ! J’ai touché son visage, à peine, juste pour ramener sa face vers moi parce que sa tête était retombée vers la route. Elle était complètement molle. Que fait-on dans ces cas-là ? Dans ma tête j’essayais de me souvenir, j’étais scout, j’aurais dû savoir. La seule idée qui m’est venue est que je ne pouvais pas la laisser au milieu de la route, une voiture pouvait débouler. Un peu plus loin, il y avait un café, mais personne ne se montrait.

Je l’ai prise pour l’y emporter. Un bras sous la nuque, un autre sous les genoux, j’ai cru que je ne pourrais jamais me redresser tellement elle était lourde. Ce que je portais était plus abandonné qu’un petit oiseau mort mais plus lourd que tous mes frères ensemble (je m’amusais parfois, moi l’aîné, à les soulever tous les trois). Sous mon bras je sentais la densité de ses jambes, ma main droite était en contact avec sa peau. Ce n’était pas une fille mais une femme. Je touchais une femme pour la première fois, mais pas du tout comme je l’avais imaginé. J’arrivais à la porte du bistro, les pieds de la fille heurtèrent la vitre et un bonhomme de l’intérieur m’ouvrit. Je ne savais que faire de mon fardeau. Les habitués de l’endroit, pas des plus vifs, ne venaient pas à mon secours. J’ai entrepris de la déposer sur une table vide (ce café à l’ancienne avait de grandes tables de bois), ce que je fis en veillant à ce que sa tête ne cogne pas le plateau.

La patronne était là maintenant, elle prit les choses en main. Je voyais bien que la robe de la fille était relevée un peu haut mais je n’osais prendre l’initiative de la rabaisser (Non, ce n’était pas pour le plaisir de voir ses jambes ; en d’autres circonstances oui, mais pas là, devant ces gens). La patronne le fit sans commentaire tandis que j’expliquais que j’avais trouvé la fille au milieu de la route, tombée de vélo.

Le docteur Jollot vient de suite, dit un homme qui avait pris l’initiative de téléphoner.

Tous les piliers de bistrot l’entouraient.

Elle est seulement évanouie, dit quelqu’un.

Je ne sers plus à rien, bredouillais-je, et je sortis reprendre mon vélo, après avoir écarté le sien de la route.

Je n’en parlais pas à la maison.

Une dame est passée pour te remercier, me dit ma mère, quelques jours plus tard, il paraît que tu as secouru sa fille. Tu n’en as pas parlé !

Non, c’était rien !

Depuis ce jour, je sais que les femmes sont lourdes, elles n’ont pas les os creux comme les oiseaux, leurs formes sont pleines, elles sont faites de chair.

Elles ont tout ce qu’il faut pour peser dans la vie d’un homme.

 

Jean Bonis. "Nouvelles de la terre et du Paradis" Éditions Mémoires et Cultures.

 

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Dernière modification :26 juin 2008