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Les chats et le mystère
Andrée Tara. Mes chats et la troisième marche. Éditions Mémoires et Cultures.
L’aptitude à pénétrer l’insolite semble ne pas appartenir qu’aux chats. Tous les animaux, du moins les mammifères, ont-ils une patte dans le mystérieux ? Avec leurs sens développés, ils voient ce que nous ne pouvons voir, ils entendent ce que nous ne pouvons entendre. Si vraiment je croyais ce qu’ils m’ont indiqué, si je considérais comme un signe leur apparente connivence avec l’au-delà, je serais heureuse de la présence prometteuse d’un autre monde. Mais je nie l’évidence et me défile en fuyant vers le doute et l’obscurité, beaucoup plus efflayants pourtant, mais plus familiers. Moussette n’avait pas mangé. Je l’aimais de mon cœur d’enfant. J’avais appris à ressentir mon premier émoi-chat sous la forme de deux petits bouts de chattes noires avec un diamant blanc en pendentif L’une était mousseuse avec un pompon en guise de queue. L’autre plus sérieuse, poil ras et queue correcte, avait des yeux d’or qui pétillaient d’intelligence. Je ne vais pas trop vous évoquer, pas trop vous rappeler car vous m’êtes après les années, une douleur qui me griffe encore. J’ai été pour elles d’abord une main. Quelle curieuse chose ! Et si le doigt se lève brusquement, sauve qui peut ! Puis elles ont appris à connaître peu à peu mon corps, l’épaule où on se perche, la main qui caresse, les cuisses sur lesquelles on s’installe, un tout bienveillant, sécurisant. J’ai dû leur manquer autant qu’elles m’ont manqué. Pendant qu’elles apprenaient mon corps, moi j’apprenais à m’amuser de leurs folles équipées dans le jardin quand elles venaient avec force modulations me les raconter ou de leurs grimpettes aux rideaux et à la moustiquaire aux grands cris de ma mère. Mais le temps était venu du cauchemar. Je les mis un jour dehors craignant d’être assassinée et obligée de me réfugier dans un hôtel. Quand le danger fut passé et que je vins les chercher, elles s’élancèrent vers moi et montèrent sur moi. Je sens leurs petites griffes s’accrochant à mes vêtements et s’accrochant pour toujours à mon cœur. Dans cette époque troublée, Moussette avala une boulette destinée par des bandits à tuer un chien. Je ne m’en rendis pas compte car quand je vins la nourrir, elle ronronna. Je ne m’inquiétai donc pas de son manque d’appétit. Mais dans la nuit qu’elle passait loin de moi puisque j’étais avec mes parents réfugiée chez des gens dont les chiens ne toléraient pas les chats (comme mon père d’ailleurs), je fis un rêve très marquant, elle se dressait devant moi, grande et de sa patte devenue main me fit un curieux signe où je lus le chiffre trois. Elle mourait, le lendemain, un trois août. L’histoire ne finit pas là. Des années plus tard, je passais la soirée dans une chambre de pension avec d’autres étudiantes et je leur contai ce rêve. J’étais assise devant des jeunes filles confortablement installées sur un divan. Je fis le geste vu dans le rêve et d’un seul bond elles se dressèrent et poussèrent un cri. J’en restai inter-loquée. Je les avais hypnotisées sans le vouloir, mais pourquoi ce geste a-t-il brusquement évoqué la mort ? Ce geste maudit, je ne le fis plus jamais et je l’ai oublié. Marquait-il un rendez-vous ? Des années encore plus tard, comme je me réveillais d’une anesthésie opératoire, je vis mon mari penché au-dessus de mon lit : « Qui sont Moussette et Mickie ? » me demanda-t-il. L’autre chat dont me vint un message étrange s’appelait Paulinet, un « grand chat » paré de merveilleuses qualités. Comme l’ayant recueilli j’ignorais sa date de naissance, je m’amusai à la faire coïncider avec la mienne, ce qui correspondait à son âge - quelques mois - C’est ce jour anniversaire qu’il mourut quinze ans plus tard. J’avais désigné, non pas sa date de naissance mais celle de sa mort, mon jour anniversaire. La suite, je l’ai contée dans un poème « Fantôme de chat » :
Sous les traits d’un jeune homme, il descendait vers moi. Je sus au prime abord et malgré mon émoi Qu’il était l’animal, le chat magique et tendre Que de la mort, hier, je n’avais pu défendre. S’arrêtant devant moi, il prononça « merci », Caresse nette et claire à mon coeur adouci. J’ai cru qu’il me louait dans nos joies et nos peines De lui avoir donné un peu de l’âme humaine. Grande était mon erreur, grande ma vanité, J’ignorais découvrir l’absolue vérité. Je compris bien plus tard que la vision étrange N’était pas d’un humain mais sans doute d’un ange, Que j’avais accédé dans l’iris de ses yeux Au caché, au perdu, au mystère des cieux.
J’avais pris en charge une chienne malade qui n’était pas à moi mais à une vieille voisine. Or cette grande chienne noire s’était occupée avec tendresse d’un tout petit bout de chat qui sans elle eut manqué d’affection, la patronne étant âgée et assez dure. Le chaton, nommé Casimir, dormait entre ses pattes. Elle le léchait et le toilettait. Cette chienne mourut. Quelques jours après, comme j’étais en train d’éplucher des légumes, il me vint une idée saugrenue, sans raison aucune. Je voulais brusquement voir sur le calendrier le saint de la date de sa mort. Et le Saint était Casimir. Je pris ce qui n’était peut-être qu’une coïncidence pour un message et une prière. J’ai recueilli Casimir à la mort de sa maîtresse. Le signe me serait venu, cette fois-là, d’un chien. J’eus un chat noir, magnifique bête, fine et musclée dans sa robe soyeuse, celui même que j’avais recueilli au jardin de Cluny. Ce chat, castré, aimait une petite chatte que je n’évoque pas sans beaucoup de tristesse. Elle a lutté courageusement contre la leucose. Pitou la pleura: il gémissait. Il cessa de manger et je le crus atteint lui aussi. Quand je compris qu’il avait seulement du chagrin, je m’employai à le distraire. Quelques temps après, un soir, j’étais au salon avec lui, il était couché sur un fauteuil. Soudain, je le vis se dresser. Toute son attitude marquait l’apparition d’une bête connue devant lui. Il tendit le cou et renifla, fit le gros dos et ronronna. Et enfin, il parut suivre, le long couloir jusqu’à ma chambre obscure, un fantôme qui sembla s’y évanouir. Dix ans après, Pitou mourut. Un jour je vis Pitou devant moi, dans mon jardin. Seuls les yeux étaient différents, au lieu de la couleur pâle, ils arboraient un jaune étincelant, semblable à celui des fleurs de pissenlits. J’accueillis ce chat perdu avec un certain attendrissement dû à sa ressemblance, mais alors qu’il s’installait comme chez lui, j’hésitais à l’adopter. Assise dans le jardin, je m’interrogeais « Faut-il me charger d’un autre chat ? ». En face de moi, il était assis dans l’herbe sur son petit derrière et me regardait. Tout à coup, il se lève et va se lover dans le creux d’un massif de millepertuis, exacte-ment à l’endroit et dans la position qu’affectionnait Pitou. Depuis, il s’appelle Toupi. Il n’a pas le même caractère que Pitou mais il est aimable à tous, il aurait été très apprécié de celui-ci. Il pourrait être son cadeau. Ainsi s’en sont-ils allés, en me laissant au passage ce coup de queue, cet appel de patte, cette caresse dernière. Faut-il m’appliquer à déchiffrer ce qu’ils ont voulu me dire ?
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