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 Noémie

 

Comme aujourd’hui ces gosses de banlieue devenus professeurs, avocats ou médecins, Pétronille, issue d’une lignée séculaire de paysans, de domestiques, se sent une transfuge, une « parvenue ». Dans ce roman autobiographique, elle rend hommage à la dynastie d’humiliés qu’elle porte en elle. (D’après Anna Vasquez, quatrième de couverture.)

 

L’école, le collège, tout ça c’est pour plus tard.

Dans les temps anciens, Pierre Croquant à la communale.

Et aussi, de son côté, Noémie Panache.

 

Son école, Noémie, c’était les demoiselles Tardieu.

Trottinant la plus jeune, trottinant la cadette et trottinant l’aînée, trois demoiselles véritables, lisses et roses comme nonnes. Trois saintes femmes pour nos filles. Merci, demoiselles Chloé, Hortense, Gertrude ! Nos petites âmes sont en de bonnes mains.

Noémie ne manque jamais l’école, Philippine née Jeannot – sa mère, souvenez-vous, que nous avons vue au long des jours faire beau linge au château – Philippine y tient très fort.

C’est qu’étant petite, c’est pas comme la plupart, elle y a été à l’école. Au temps où avec sa propre mère – Louise, lecteur, mon arrière-grand-mère côté mère que ne connut pas Noémie – elles servaient en ville.

Madame était tellement charitable. Elle s’occupait de l’orphelinat, ces pauvres enfants sans toit que les sœurs recueillaient. Ce qu’elle voulait avant tout : que ses filles soient heureuses. Et encore plus, honnêtes. Leurs pauvres natures, hélas ! tristes fruits de la misère, sont si enclines au mal.

Les sœurs en faisaient de vraies jeunes filles. Pieuses, modestes et sachant travailler. Jamais, on ne les délaissait. Devenues grandes, certaines restaient dans le giron ; elles cousaient, brodaient, repassaient pour les dames de l’endroit. La plupart étaient placées dans de bonnes maisons : Madame avait tant d’amies ! Quelquefois, lorsque Dieu désignait pour l’une de ses protégées un garçon méritant, lui-même placé et bon chrétien, on les mariait. Une sainte union venait ainsi couronner l’œuvre entreprise.

Leur chambrette chez Madame, sept ans elles y restèrent, la petite Philippine et Louise, sa mère. Blaise, père et époux – mon arrière-grand-père côté mère que Noémie connut – faisait son temps de marin, à l’autre bout des océans.

Madame, quand il avait tiré le mauvais numéro :

– Je vous prendrai avec moi, Louise. Seule chez vous, une si jeune femme, ce ne serait pas honnête.

Jour après jour, sept ans à hisser le haut mât sur les mers du monde. Chez Madame, jour après jour, bouillonnés et dentelles, festons, parures, camisoles à fins plissés. Louise coud à petits points, en écoutant le temps passer.

Et chaque jour, elle maigrissait.

Marin, je pense à toi. Marin, reviendras-tu ? Sur les mers du monde, ils vous emmènent au loin et nous, plus qu’à pleurer et attendre. Marin, l’enfant et moi, nous ne vivons la vie que pour ce jour béni où nous te reverrons.

Souvent, Louise accompagne Madame à l’orphelinat. Tandis que la mère supérieure s’empresse, elle vagabonde curieuse à travers les salles sombres. Les fillettes en blouse grise lui montrent leurs ouvrages ou l’entraînent à la chapelle, renouveler les bouquets. On l’entoure, on la fête, on lui pose mille questions. Riche parmi les pauvres, elle raconte à n’en plus finir et c’est comme si, orpheline à son tour, elle avait quitté les vivants.

A l’occasion, au détour d’un couloir, un murmure de voix fraîches la provoque :

– Be-a-ba, be-i-bi...

Sœur Marie-Marthe, sa longue baguette vers le tableau, lui sourit. Timide, elle s’assied au fond de la classe et lui vient ce rêve délicieux :

– Ma Philippine apprendra à lire et quand son père reviendra, on lui fera la surprise.

Et chaque jour, elle maigrissait.

Marin, les années passent. Marin, où donc es-tu ? Sur les mers du monde, il nous vient, à nous qui restons, le pressentiment du malheur. Marin, mes nuits sont sans sommeil et notre enfant geint dans son lit. Nous auras-tu à jamais délaissées ?

Jour après jour, Philippine grandit. Louise lui parle du père qui bientôt sera de retour et qui les chérit tant, du père qui la reconnaîtra pas, du père pour qui en cadeau merveilleux elle apprend be-a-ba avec les orphelines.

Louise est si triste au fond d’elle-même. Quand passent les gendarmes, dans la rue : si c’était un avis pour nous ? Si c’était... Elle sent la sueur qui lui coule, elle étouffe, elle tient son cœur de ses deux mains – son pauvre cœur qui n’en peut plus.

Les temps approchent du retour, plus ils sont proches et plus je tremble. J’ai vieilli, marin, trop vieilli. Sur les mers du monde, la mort me prend mon âme et notre enfant sourit en vain. Marin ! Marin ! J’ai trop de peur. Marin ! Marin ! J’ai trop de vide.

Lorsque Louise s’en alla, les sept années passées, si pâle et transparente elle était dans son lit que le jour montait d’elle comme d’une Madone.

– C’est le paradis qui me prend, dit-elle à Philippine en son sourire de morte.

Philippine, entre ses larmes, vit les Anges avec leurs ailes d’or et leurs nuages bleus la prendre par la main et l’emmener au ciel.

Philippine savait be-a-ba, Madame la mit à l’orphelinat et chaque fois qu’elle venait :

– Apprenez bien, Philippine. Là-haut, votre maman vous regarde.

 

Et c’est pour ça que Noémie ne manque jamais l’école.

 

Quand le marin revint, il sifflotait, le pas léger. Je m’en vais revoir ma mère ! Je m’en vais revoir ma mie ! Que l’automne est joli pour celui qui revient !

Son baluchon à l’épaule, un bâton pour s’aider, il se hâtait avec un peu de crainte. L’enfant ! Va-t-elle t’aimer ? Comme elle a dû changer !

Quand le marin revint, sa mère n’était pas à la tour, ni au jardin avec ses dames et ni auprès du Roi son père. Elle était au fenil, cuire le manger des volailles. Depuis sept ans, depuis toute sa vie, elle pleurait. Son homme, c’est à Paris qu’il était mort, quand étaient morts assassinés les cordonniers de Belleville, les menuisiers de Saint-Antoine, les chaudronniers de Ménilmontant. Quand était morte la Commune. Elle le savait qu’il fallait pas se révolter. Pas vouloir plus que ce qu’on est. Ils avaient perdu foi et loi, c’était justice d’avoir été châtiés.

Maintenant, la mer lui avait pris son fils. Et sa bru, emportée de douleur. Elle avait pas assez expié ? Elle avait pas assez pleuré ? Vrai, mon Dieu, dites-moi : pourquoi donc on est né sur terre ?

Elle gémissait toute seule, en attisant sous le chaudron. Et tout d’un coup :

– Holà ! C’est-y qu’y aurait personne ?

Tu rêves ? Tu perds la tête, vieille ?… Elle osait pas se retourner.

– C’est moi, mère ! C’est ton fils !

Le gars à son cou, des grands rires de joie.

Brave marin revient des mè-erres, tout doux...

– Et ma femme, la mère ?

Marin ! Marin ! Tu as tiré le mauvais lot. Sur les mers du monde, il fallait y rester. Marin ! Marin ! L’hiver est dur à celui qui revient.

Brave marin pleure sa misè-ère, tout doux...

Brave marin qui ne l’est plus, retourné journalier chez les uns, chez les autres. Marin sans mer, marin sans femme, le temps s’en va et toi tu restes. Marin chenu, tout courbé d’âge, qui raconte aux petits enfants.

 

Et c’est pour ça que Noémie voudrait bien être marin.

 

Elle embarquerait sur un trois-mâts. Au loin, sur les mers du monde, elle oublierait la terre. Mousse, d’abord, et après timonier, quartier-maître, capitaine de vaisseau.

– Raconte, grand-père, le cap de Bonne Espérance.

Dans les îles lointaines, avec son équipage, elle rencontrerait des cannibales au nez percé. On leur donnerait des colliers et ils se jetteraient à nos genoux. S’ils nous lançaient des flèches, on les tuerait avec nos canons, on planterait le drapeau de la France et on chanterait la Marseillaise. On verrait des grandes plages avec des cocotiers, des soleils rouges, la Croix du Sud, l’horizon. Quand la tempête ferait rage, on croirait notre dernière heure arrivée et on remettrait notre âme à la Madone. Les Antilles, grand-père, la Nouvelle-Calédonie, raconte, s’il te plaît.

Les corsaires, raconte. Leur jambe de bois et leur bandeau noir sur l’œil… A l’abordage, sus à l’ennemi ! Gabier Noémie Panache, en avant !

A l’orphelinat, au temps de ses treize ans, Philippine a dessiné une belle carte du monde. On l’a encadrée dans la cuisine et Noémie rêve. Pourquoi elle irait pas où il est allé, le grand-père ? Pourquoi elle ferait pas le tour du monde ? Pourquoi les filles, on peut pas être marin ? Pourquoi les gens se moquent d’elle, quand elle demande ?

A l’école, mademoiselle Chloé :

– Une petite fille doit se conduire comme une petite fille.

Mademoiselle Hortense, à l’étude :

– Une petite fille ne doit pas jouer au garçon.

Et mademoiselle Gertrude, au catéchisme :

– Une petite fille doit remercier le Bon Dieu.

Qu’est-ce que tu veux remercier ? Elle s’en fiche bien d’être à l’image de la Sainte Vierge, du moment qu’elle a pas le droit d’être marin.

– Il faudrait plus d’humilité, dit mademoiselle Chloé.

– C’est très bien d’être bonne élève, mais ça ne suffit pas, ajoute mademoiselle Hortense.

Quant à mademoiselle Gertrude :

– Toujours répliquer, raisonner, contredire ! Tu nous fais beaucoup de peine, Noémie.

Noémie, c’est pas un saint ange. Le soir après l’école, douce demoiselle Chloé, y a des docteurs leur thermomètre on n’y lit pas la fièvre. Y a des infirmières, brave demoiselle Hortense, aux manières bien étranges. Y a des remèdes, chère demoiselle Gertrude, bien oubliés dans les traités. Sous les noisetiers, dans les prés cachés, y a des vaches qu’on trait – pauvres demoiselles Chloé, Hortense, Gertrude ! – qui ont un pis bien orné, un beau pis à trois pièces qui donne guère de lait.

Elle tournera mal, la Noémie Panache. Une petite si intelligente !

Le jeudi, avec la Jeanne Lorette qui a plus ses parents et la Marie Viallon où ils sont dix à la maison, Noémie va chez sa Mémère. La vieille mère Mariette qui garde les enfants des autres, tandis qu’ils gagnent leur pitance. La vieille mère Mariette clopinant à leurs trousses, le balai en avant et des cris à réveiller un cimetière : encore ces trois oiseaux qui en font voir tant et plus à c’tte pauv’ mère Mariette !

Quand ils sont sages, les oiseaux, c’est qu’ils sont occupés sérieux. Devant le Christ en pierre, à la croisée des chemins, monsieur le curé les bras en croix, sans oublier ses deux doigts consacrés, remplit ses devoirs de curé :

– In nomine patris et filiou...

Jeanne fait le curé, Noémie l’enfant de chœur et Marie, les fidèles. La fois d’après, on change.

– Primo et d’abord, si on pouvait être enfant de chœur !

– Deuxio, on pourrait aussi bien êt’ curé.

– C’est comme marin, je me demande pourquoi on peut pas.

Quand ils sont vraiment très très sages, c’est pour que Mémère leur raconte des histoires de sorcières.

– La plus mauvaise, mes jolies, c’était la Chafouine de la Pierre aux Diables.

Nuit noire par les chemins, la neige tombe, le vent hurle. Les honnêtes chrétiens veillent au coin du feu et tout d’un coup... Trois petits poucets se blottissent, tandis que les vaches se détachent toutes seules, que le lait tourne en vinaigre et que la vaisselle s’en va en miettes sans même la toucher.

– Et maintenant, Mémère, y en a encore des sorcières ?

– Ma foi !... P’t-êt’ que non... Mais p’t-êt’ aussi que oui...

Pourvu que personne nous jette un sort !

 

Certains jeudis, Noémie va au château. Tablier propre et coiffée net, main dans la main avec sa mère, tout le long des grands arbres et des mûres à cueillir.

C’est si beau, le château ! Au fond des bois, tout de blanc, tout de rose, presque irréel. Le château au perron solennel où t’invitent les reines d’autrefois et leurs demoiselles d’honneur. Le château aux salles secrètes derrière leurs hautes portes fermées. En cachette tu ouvres, tu glisses un œil, tu entres. L’ombre te fait place. Les tapis ensommeillés assoupissent tes pas. Les meubles te regardent, avec leurs statuettes rêveuses, leurs vases, leurs coffrets... Autour des tables carrées, les fauteuils gonflés font silencieusement salon. Tu prends place, tes yeux se perdent dans les vagues des rideaux de velours. Il était une fois une belle Majesté qui s’appelait Noémie Panache...

Mademoiselle Céline, la fille de madame la comtesse, a le même âge que toi.

Du plus loin qu’elle te voit :

– Tu viens jouer avec moi ?

Toi, ça te démange autant qu’elle. Philippine a beau dire, beau gronder – t’es pas de son monde, tu dois apprendre à travailler – faut que tu y ailles. Qu’est-ce qu’ils ont encore bien pu lui acheter ?

Ses jouets, t’en resterais bouche bée toute la journée. Des maisons aussi grandes que nous, avec les meubles, les gens, la voiture à cheval, les bonnes, le cocher. Des déguisements en vrais habits. Des décalcomanies. Des Polichinelles. Des patins à roulettes...

Et des livres si enchanteurs !

Le Saint-Sacrement quand tu les prends dans tes mains. Avec leurs belles petites filles en robes longues et jupons de dentelles. Des petites filles pleines de serviteurs, de gouvernantes, de nurses. Des petites filles qui ont nom Amande, Roxane, ou Marie-Ange.

– Si j’avais été une comtesse, Belle Marianne je me serais appelée.

– Marianne, tu veux dire ?

Noémie hausse les épaules. Belle Marianne elle a dit, Belle Marianne ça sera – si elle avait été une comtesse.

Ses livres, mademoiselle Céline, des petites filles si pieuses, si charitables ! Elles le savent que le riche doit être humble et doit servir les indigents et que, s’il le fait pas, il ira en Enfer. Elles vont avec leur mère porter des affaires pour les misérables et les pauvres gens sont si reconnaissants !... Les bonnes et les valets, leurs petites maîtresses, tellement elles sont gentilles, ils se feraient tuer pour elles.

Celles qui sont ruinées, ça par contre c’est triste. Des infortunées qui ont tout perdu, à cause de la Révolution ou parce qu’elles ont été volées par leur méchant régisseur. Heureusement bien sûr, il leur reste Catherine, la vieille cuisinière, et Joseph, le fidèle serviteur.

– On l’abandonnerait, madame la comtesse, si elle était ruinée ?

– Pourquoi tu voudrais qu’elle soit ruinée ?

– Je sais pas, moi. On sait pas...

– Ils seront jamais ruinés. Qu’est-ce que tu vas chercher ?

Quand même, oui ou non, on resterait fidèles jusqu’à la mort ou bien on aurait le culot, mademoiselle Céline, de les laisser dans le malheur ?

Ses livres, ta châtelaine de compagne, y a aussi celles qui t’énervent, mais qui t’énervent ! Margotton, la petite bonne, qui fait rire tout le monde à force d'être sotte. Suzon, cette autre bécasse, qui singe sa maîtresse et ce qu’elle peut être ridicule ! Anaïs la mauvaise, avec ses cheveux filasse et sa vilaine figure : ses maîtres obligés de la chasser, à force qu’elle est sournoise, jalouse, teigne, feignante – toi envie de déchirer le livre, envie de battre tout le monde, envie de te sauver où personne te connaîtra.

– Voyez-vous, ma bonne Philippine, si tous les enfants lisaient de telles histoires, il n’y aurait pas tant de malhonnêtetés.

Sont-ils gentils, ces comtes ! De mère en filles, Zabelle et moi, ça nous a fait des cadeaux de Noël, les livres de mademoiselle Céline. Et comme ça, pas vrai, les fines marquises, les filles à Noémie.

Ce qui la ravissait, ma Noémie d’antan, ce qui lui faisait au cœur les plus douces chatouilles, c’était les malheureuses si belles, si gracieuses, qu’on se disait rien qu’en les voyant balayer leur chaumière :

– C’est pas possible, faut que ça soye une princesse.

Et paf ! Justement. Des brigands l’avaient enlevée au berceau.

Un prince passe, amoureux fou :

– Princesse, donnez-moi votre main.

Dans son carrosse tous les deux, jusqu’au palais du roi son père... Toi, le livre sur les genoux, les yeux pleins de lumière et ton prince à tes pieds.

Le soir, quand tu rentres avec ta mère, trois pas devant sans dire un mot. Pourquoi c’est ceux-là de parents qu’elle a eus ? Le Bon Dieu, puisqu’il nous aime tous pareil, il avait qu’à dire qu’on serait tous des comtes.

– Le Bon Dieu, mes enfants, mademoiselle Chloé lève l’index, a fait le riche pour qu’il méprise les faux biens et s’humilie dans la charité.

– Si le Bon Dieu a fait le pauvre, mademoiselle Hortense pointe sa baguette, c’est pour qu’il s’en remette à son amour et lui offre sa souffrance.

– Le riche et le pauvre, mademoiselle Gertrude embrasse l’univers d’un geste auguste, sont également soumis au Créateur. L’un et l’autre pour reconnaître sa puissance et faire jaillir sa gloire.

L’envie, c’est ça le péché. Mesdemoiselles Chloé, Hortense, Gertrude te le disent et te le répètent, te le chantent sur tous les tons. Toi, quand tu fais ton examen de conscience, tu le rencontres à chaque tournant. Mademoiselle Céline, des moments, tu lui voudrais mal. T’as honte, tu te repens. Comment on peut être aussi punaise ?

– Mon Père, je m’accuse d’avoir été envieuse.

C’est de l’envie, petite fille ? C’est vraiment ce nom que ça porte ? Ils te feront courber la tête, ils te la font courber déjà. Les phares qu’ils te donnent éclairent tous la même enseigne : résigne-toi, accepte. Si tu es malheureuse, c’est en toi qu’est le mal.

Pourquoi nous, les pauvres ? Pourquoi nous, les filles ?... Trois demoiselles à l’âme pure, trois demoiselles au cœur de mères : ils vous tapent sur la tête, ils voudraient vous châtrer l’esprit. Et tandis qu’au château, les mignonnes en dentelle se dorlotent gentiment, petites filles raccommodées écoutez la leçon, mettez-vous là profond dans l’âme et que, jour après jour, vous alliez répétant : le riche est riche parce qu’il doit être riche, le pauvre est pauvre parce qu’il doit être pauvre. Merci infiniment, Seigneur !

*

Moi, aujourd’hui : t’en fais pas, Noémie, ta fille te vengera.

Où elle est, Tartarin, ta vengeance ?

Tu ressemblerais pas plutôt à cet irrécupérable, ce Grand Maître Hors Concours que courtisait le monde entier ?

 

C’était le fils d’un sage qui n’avait jamais convoité ni honneurs ni richesses, mais les maîtres d’école et leurs alliés en costume trois pièces avaient fait le signe sur l’enfant. Ils avaient toisé les parents. Ils avaient crié au crime. Alors, au lieu de s’unir – lui, prolétaire de tous les pays et sa femme comme lui – ils n’avaient plus regardé que l’impérieux devoir. Ils s’y useraient la vie, mais leur petit aurait son dû.

A la sueur de son front, le père ramenait le pain quotidien. La mère peinait sur son labeur. Une auréole autour du front, leur élu grandissait. Brillamment, sans effort. Et les maîtres d’école, à chaque échelon gravi, lui caressaient le col et le poussaient plus haut. Mais plus il devenait immense – le bonheur, hélas ! n’est pas de ce monde – plus son plaisir lui échappait, pauvre grand homme à se ronger les sangs. Car il y avait une chose, il aurait beau dire et beau faire, qu’il ne pourrait jamais changer, irrémédiablement fils de ses père et mère.

C’est qu’il recevait, vous comprenez. Ses géniteurs, leur venait pas à l’esprit qu’ils pouvaient déparer. Causaient, les innocents. Prenaient part.

– Comme je disais à ma femme, monsieur le professeur...

Ses orteils se recroquevillaient. Son central se révulsait. Malade, il s’en rendait.

Indulgent, grand seigneur – moyen de s’en sortir autrement ? – il leur dédiait son fin sourire. Leur laisser ce plaisir, n’est-ce pas, cher confrère. Et hardiment, tournait la chose à son profit :

– Moi qui suis sorti de rien...

Ce n’est pas qu’il était plus intelligent que d’autres (mais si ! mais si !) mais à la force du poignet... Le travail, la volonté, qu’on prenne donc exemple ! De face, de profil, à quatre pattes, sur le cul : admirez ! le pauvre enfant du peuple qui, par ses propres forces... Celui qui trime en bas c’est qu’il n’en vaut pas plus, celui qui trône en haut c’est qu’il en est seul digne.

Et tandis que sa mère au pied de son piédestal soudain se sentait très vieille, tandis que son père soupirait sans trop chercher pourquoi, de mille et mille manières il les annulait sans relâche.

 

Nous autres, fils de pauvres qui avons franchi la ligne, on devrait nous achever. Ah ! On les fait sonner, les grelots ! On la lance, la jambe ! Ça nous caresse si doux, on en fera tant qu’ils voudront.

Nous autres, les transfuges.

Nous autres, les dévoyés.

On sait s’y prendre, allez, pour se congratuler !

Tous les mêmes chances, au départ. Tous sur la même ligne et que le meilleur gagne. On nous l’a tellement répété, je l’ai cru moi aussi. Toutes, parties au même âge et petit à petit une de moins, puis une autre, puis encore une.

Entendons-nous, je ne parle ni de vos filles, ni de vos fils. Eux – cons ou pas cons – sont toujours là, côté salon. Je parle des Rouchouze, de Tonine, de Zabeth. Toutes et tous deux bras, deux jambes, un cerveau au complet, mes semblables.

La faute à personne ?

Et si on imaginait – oui, maman, faut en reparler – font tous comme moi, les fils de vos balayeurs. Qui vous la nettoiera, votre merde ?

– Y a pas de sot métier.

Dame, non ! Pourvu que ce soit les autres qui le fassent. Nous, on est habitués, tellement aimable à nous de continuer !

Et nos Tartarins pour le décor.

La honte, maman, on la traîne vissée aux tripes, dès qu’on entre dans leurs murs. Dès que la maîtresse apitoyée, de bonnes intentions plein les mains :

– Cette pauv’ gosse ! Le milieu d’où elle vient...

Toi, les épaules rentrées quand il faudrait cogner. Leur défoncer  la  gueule,  leur  chier dessus  – cette pauv’ gosse !...

Mais avec la honte, vient la révolte. Et avec la révolte, la haine.

La haine, pour quoi faire ? Tu cultives, tu t’écoutes.

– Moi qui suis fille de mineur...

Mea culpa ! Mea maxima culpa ! Je ne suis pas celle que vous croyez. Ton nombril, si tu le regardes trop, tu finiras par loucher des deux yeux.

On est si intéressants ! Si uniques ! La tare, messieurs, si votre père a seulement le bout de l’orteil bourgeois.

Comprenez, ce que je veux dire, c’est qu’on s’en sort pas, on peut pas s’y faire. Et comprenez encore, on s’en sort très bien et c’est pour ça qu’on s’en sort pas. J’en ai envie, moi, de redevenir balayeur ? Trois heureux dans le coton et les autres comme devant. Qui pourra vous dire notre absurde, nous vos enfants déracinés, la tête contre les murs ?

Nous qui ne sommes plus de nulle part.

Nous à qui ils ont dérobé l’âme.

Et il faut bien que je vous dise, car cela a eu lieu, que j’en sais un qui s’est pendu.

Des mots, des mots, rien que des mots. C’est à vous que je parle et je suis votre fille.

 

Monique Romagny-Vial. Chronique d’une parvenue.

Éditions. Mémoires et Cultures.

 

 

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Dernière modification :26 juin 2008