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Les chances de Soligny la Trappe

pendant l’occupation

 

Dans son ouvrage, « Si Soligny la Trappe m’était conté », Michel Jousse, maire de la commune de 1977 à 2001, nous retrace dans un style sans fioriture, « dru et solide comme il sied à un Percheron » (François Doubin), l’histoire de sa commune des années 1920 à nos jours. Récit d’un acteur engagé qui nous montre de façon concise les mutations d’un village au XXe siècle.

 

 

Au cours de l’avancée rapide de l’armée allemande, du fait du repli désordonné de l’armée française, nombreux furent les fantassins fait prisonniers. Ne pouvant les convoyer vers l’Allemagne dans l’immédiat, les Allemands les placèrent dans les fermes françaises, sous la responsabilité d’un notable local. À Soligny, Monsieur Bosc, conseiller municipal, avait la charge de procéder à l’appel chaque semaine ; c’est ainsi que les prisonniers passèrent leur premier hiver de captivité dans les fermes à Soligny comme dans toutes les communes de la région. Début 1941, les Allemands décidèrent de rassembler ces prisonniers pour les diriger vers l’Allemagne. Informés de la rafle dans les communes environnantes, presque la moitié de ceux hébergés à Soligny décidèrent de disparaître et de rejoindre la zone libre ; les autres, pour différentes raisons personnelles, peur de représailles envers la famille par exemple, préférèrent attendre les événements. Surprise ! Les jours et les mois de 1941 s’écoulèrent sans que les Allemands ne s’intéressent à leur sort. Pour une raison toujours inconnue, restés les seuls prisonniers français à notre connaissance encore dans la région, ils passèrent l’hiver 1941/1942 dans les fermes du village. Au printemps, un ordre leur imposa de se rendre à date et heure fixées à la Kommandantur d’Alençon : tristes mais résignés, en l’absence de tous moyens de transport, ils partirent à pied convaincus d’être rapidement en Allemagne. À leur arrivée, la surprise fut de s’entendre dire qu’on ne savait que faire d’eux et qu’ils devaient retourner à Soligny, qu’ils seraient informés sur leur sort, sans précision de délai. Leur retour fut un étonnement pour tous. Ils reprirent leurs habitudes chez leurs logeurs devenus bien souvent des amis. Après une quinzaine de jours, ce fut à nouveau l’ordre de départ, mais cette fois pour Chartres à la Komman-dantur bien entendu. Paquetage sur le dos, en deux jours ils repartirent à pied pour l’heure de leur rendez vous ; et là, l’imprévisible se produisit : l’officier allemand qui les réceptionna leur remit leur livret militaire en leur disant : « Messieurs vous êtes démobilisés, rentrez dans vos foyers ». Nous imaginons leur surprise et leur joie, au point d’avoir du mal à y croire. Certains d’entre eux sont revenus à Soligny après la guerre, notamment monsieur Tachot de la région de Blois, du village des Montils où il était producteur de vin et d’asperges. Ils nous ont raconté leur aventure et leur surprise lorsqu’on leur a annoncé la fin prématurée de leur captivité. Monsieur Tachot a passé sa captivité chez monsieur Beaufils à la ferme de la petite Gastine où son frère fut caché en tant que réfractaire au travail obligatoire en Allemagne. Ils revenaient à Soligny comme l’on va en pèlerinage sans n’avoir jamais compris ce qui s’était passé.

L’arrivée des troupes allemandes, le retour des réfugiés, le retour des soldats qui avaient échappé à l’occupant, l’absence de ceux qui avaient rejoint les camps en Allemagne, étaient autant de raisons qui changeaient la vie au village ; les habitants étaient soucieux du lendemain, pour la plupart peu enclins à collaborer avec l’occupant. L’armistice avait été signé à Rethondes dans le wagon où avait été signé la capitulation allemande de 1918, vengeance allemande pour effacer la défaite de 1918. Le Maréchal Pétain, héros de la guerre précédente, gardait de la part de quelques uns, notamment les anciens, une certaine estime, mais sa soumission trop fréquente à l’occupant, réduisit rapidement les espérances. La radio et la presse diffusaient une propagande pro-allemande, la déformation des informations était trop apparente pour être crédible, si bien qu’à Radio Paris se substitua rapidement la B. B. C. et son émission « Ici Londres » que nous écoutions, malgré l’interdiction formelle, en cachette, avec beaucoup de précautions et de difficultés à cause du brouillage provoqué par Vichy, ville où s’installa, en zone libre, le nouveau gouvernement à la solde de l’occupant. Une résistance passive gagnait les Français, tout était fait pour contrarier la vie de l’occupant qui manifestait son autorité par des menaces.

 

Les gardes imposées aux hommes valides

 

Afin de tenter d’éviter les sabotages effectués par les réseaux de résistance qui commençaient à s’organiser dans la clandestinité, l’occupant  imposa des tours de garde la nuit, le long des lignes de chemin de fer ou des lignes électriques haute tension. Tous les hommes valides en âge d’être mobilisable furent contraints d’y participer. Dans toutes les communes environnantes, cette mesure fut appliquée et, les gens de garde quittaient leur domicile pour se rendre à plusieurs dizaines de kilomètres prendre leur service quelque soit la saison. Les Solignois ne furent jamais concernés, la seule garde qui leur fut imposée concernait le repérage de parachutistes, ce qui n’arriva jamais. Le lieu de garde était proche de l’église ; comme abri, une baraque de berger chauffée par un poêle à bois, était installée face à la rue principale ; deux hommes étaient désignés chaque soir ; en réalité très souvent deux personnes leur rendaient visite et les jeux de cartes allaient bon train. Drôle de façon de guetter les parachutistes : ce fut probablement la réflexion que se firent les quelques patrouilles allemandes qui vinrent les contrôler alors qu’ils affirmaient faire des rondes fréquentes et régulières. Le poste d’observation allemand du Bois Grimard, distant de quelques kilomètres, veillait également.

 

Les privations

 

Les mois passaient, l’occupation devenait de plus en plus présente. Depuis l’invasion de la zone libre, les Allemands contrôlaient totalement l’administration, les réquisitions devenaient plus nombreuses et plus contraignantes, le ravitaillement de plus en plus difficile, les cartes d’alimentation n’attribuaient pas la nourriture nécessaire ; aux légumes traditionnels s’ajoutaient la culture et la consommation de topinambours, de navets, de rutabagas ; pour les habitants du village il fallait se rendre à L’aigle ou Mortagne pour honorer les bons de chaussures, de vêtements. À Soligny, les Allemands du poste d’observation du Bois Grimard, seulement cinq hommes sans véhicule, avaient réquisitionné monsieur Lair Lucien, leur voisin exploitant d’une carrière de sable, pour les transporter le mardi au marché de l’Aigle. Avec un plaisir à peine dissimulé, il les emmenait avec une dizaine de Solignois sur un chargement de sable destiné à un client aiglon, dans la benne de son camion à gazogène. Le voyage n’était pas confortable mais il fallait s’en contenter !

En cette époque de privation, le charbon manquait. Ce furent les années d’exploitation d’une tourbière à la ferme des Bouillons qui appartenait au monastère, d’où l’explication de la présence des canaux qui s’y trouvent. La tourbe bien que charbon pauvre, était extraite par les ouvriers à la pelle, en cubes sur environ deux mètres de profondeur ; elle était expédiée par chemin de fer en gare de Soligny. À la libération, il en restait un stock, près d’un tas de ferraille, ramassé en partie par les écoliers, sur incitation du gouvernement en 1939, pour être recyclé, mais jamais expédié pendant la guerre.

 

Michel Jousse,

« Si Soligny la Trappe m’était conté ».

Editions Mémoires et Cultures.

 

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Dernière modification :26 juin 2008