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Roger Hourdin, Marly-le-Roy, Overlord, débarquement, Gérard de Carville, juin 44, biographie, histoire
Opération Overlord
Roger Hourdin, Marly-le-Roy. Le refus de la honte. Éditions. Mémoires et Cultures. Biographie, histoire Dans cet extrait,
Roger Hourdin raconte son parachutage lors de l'opération
Overlord, le 8 juin 1944. Le 8 juin au soir, le Lieutenant Gérard de CARVILLE(1) vint récupérer son "stick" dont je fais partie. Invités à nous rendre à la tente de "briefing". Enfin, il était temps ! Nous commencions à être vexés de ne pas avoir figuré parmi les "passagers"des "taxis" qui nous avaient survolés la nuit précédente ! Me tutoyant, pour la première fois, Gérard de CARVILLE s’adresse à moi, en ces termes : - "Tu vas être content, mon vieux ! Nous allons en Bretagne !" Je suis interloqué… - "En Bretagne ?" - "Oui ! En Bretagne ! Crois-moi, je suis aussi heureux que toi, j’y ai été élevé !". J’allais donc, dans quelques heures, me retrouver au pays de mes ancêtres, pays que j’avais quitté UN AN ET SEPT MOIS auparavant pour rejoindre Londres, après un périple de plus de trois mois et demi. Malgré une appréhension, pardonnez-moi, bien compréhensible, je pense ! Ma joie était à son comble. Enfin, un peu raisonnée, bien sûr ! Car, ce "voyage" de retour était loin d’être d’agrément et ne me garantissait pas, de loin s’en faut, des retrouvailles avec ma famille. Enfin ! Le choix était fait, et le retour en arrière impossible en supposant que je l’eusse désiré, ce qui, non plus que mes camarades, ne nous effleura un seul instant !
RETOUR AUX SOURCES Après un rituel, maintenant coutumier, mais cette fois pour "du plus sérieux", nous percevons nos parachutes, notre complément de matériel, cartouches de F.M. de mitraillettes, de Colt 45, obus de mortier de deux pouces que deux d’entre nous, porteront amarrés à la jambe droite, au moment du saut. Un certain nombre de pains de "plastic" et tout le matériel qui va avec : mèche lente, détonateurs, "time pencils"(2), cordon détonnant, "bobby traps"(3) , grenades défensives, offensives etc., etc., etc. Je dois dire qu’avec tout ce supplément de charge (avec et sans jeu de mots), nous devons tous, sacrifier sur le linge de corps et autres objets de seconde nécessité, pour privilégier le matériel de combat et de sabotage ! Par exemple, à la grande surprise des Britanniques, nous ouvrons les boites de "Ration K" américaines, et nous ne prenons que les blocs de thé sucrés amalgamés de lait en poudre, le chocolat vitaminé, le chewing-gum également vitaminé, les petites ferrures pliantes et leurs blocs d’alcool solidifié, les flocons d’avoine également sucrés et aussi amalgamés de lait en poudre. Quant aux cubes de viande déshydratés et préassaisonnés, nous les leur laissons sans regret, ainsi que d’autres aliments bizarres dont je n’ai même plus souvenance, sachant que nous trouverions bien encore quelques cochons bien gras, là où nous allons. Mes compatriotes étant assez futés, quoiqu’en pensent les Parisiens, pour ne pas s’être laissés tout "embarquer" par les "doryphores"(4), comme ils les appellent à cause de leur grande affection pour la pomme de terre ! Ainsi allégés, autre avantage, il est plus facile de répartir ce qui reste, un peu partout dans les "recoins" du sac, que ces espèces de "briques" dont ces boites ont la forme, et à peu près la dimension, avec le seul avantage d’être en carton paraffiné, donc étanche.
LA MISSION Nous devons, en ce qui nous concerne, l’effectif de deux compagnies environ, être parachutés sur une lande, à la lisière d’un bois, à un "lieu dit" appelé "DUAULT" dans le département des Côtes du Nord ; La ville la plus importante étant CARHAIX. - Travail à effectuer : contact avec le maquis, très dense, paraît-il, dans le secteur. - Encadrement et formation rapide de ces volontaires et le plus rapidement possible. - Harcèlement des convois ennemis de toutes natures, tentant de rejoindre la Normandie, où nous savons, maintenant, que le gros débarquement a eu lieu ! Nous devons également, saboter au maximum : les lignes ferroviaires, électriques, téléphoniques ; faire des barrages sur les routes par tous les moyens. Enfin, en quelque sorte, gêner l’ennemi de toutes les façons possibles et imaginables. Et, pour ce faire, comme je pense vous l’avoir bien expliqué au cours de ce récit, nous ne manquons ni d’expérience ni d’imagination, non plus d’ailleurs que de moyens ! Je peux dire, maintenant que nos unités s’égrènent sur une ligne, allant du niveau de St Brieuc, Rennes, Chateaubriand et les environs de Nantes. Nous serons ainsi en mesure, avec les maquisards bretons, d’isoler, et nous le ferons avec efficacité, les unités ennemies occupant la Bretagne, de leurs compatriotes tentant avec peine de contenir, la marée humaine et le matériel qui se sont abattus sur un front allant du Cotentin à l’estuaire de la Seine(5). Les empêchant ainsi d’aller, par le sud de la Normandie, tenter de refouler nos braves Alliés : Britanniques, Canadiens, Américains, et autres volontaires combattant souvent à des milliers de kilomètres de leur Patrie, dans le seul but pour eux de participer à rétablir la liberté dans ce monde troublé ! Je ne peux terminer ce passage, sans mentionner le débarquement par mer de nos camarades, les "Commandos de Marine" du Commandant KIEFFER, qui montrèrent auprès de nos Alliés Britanniques, des exemples de courage sans limite. Après cette petite parenthèse utile, je le pense, pour expliquer notre rôle dans le contexte stratégique général, revenons à nos préparatifs de départ ! Je suis doté, du petit poste récepteur en phonie américaine "MCR1". Cette petite merveille pour l’époque nous permettra d’être en liaison, deux fois par jour avec Londres, et, par l’intermédiaire de Londres, d’être en contacts avec notre Commandant, "Le Manchot", et si besoin était, avec d’autres "sticks". On nous a remis, en plus, des grilles de décodage, car, si certains messages sont des phrases conventionnelles, en "clair", d’autres sont entièrement chiffrés et doivent être "décryptés" avec la grille. Les grilles en question, sont en papier très fin, susceptible d’être ingéré en cas de nécessité, ne devant bien entendu, en aucun cas tomber entre les mains de l’ennemi.
LE GRAND SAUT Vers 18 heures 30, ce 8 juin, des camions s’alignent à proximité de notre campement. Nous y laissons une quantité impressionnante de matériel jugé non indispensable, sinon inutile. Nous sommes, comme je l’ai déjà signalé, une troupe importante, contrairement aux "sticks" en quelque sorte, précurseurs, qui sont partis les jours précédents. Ces camarades partis avant le jour "J", devaient prendre les premiers, contact avec les Forces Françaises de l’Intérieur, entre autres missions : la tâche de sabotages bien précis. Après embarquement dans les camions, "stick" par 'stick", parachute au dos et "kit bag"(6) au pied, les bâches sont rabattues comme à l’arrivée, et, c’est le grand départ vers l’aérodrome, dont nous ignorons toujours le nom, ce qui au point où nous en sommes, n’a plus guère d’importance ! Les commentaires vont bon train, malgré la solennité du moment. Ils ne sont pas toujours de bon goût : - "Tu aurais pu te raser, mon grand, c’est moche un "macchabée barbu !" - "Ta g…Eh p’tit c…Toi, avec ou sans barbe, tu s’ras toujours aussi vilain, même les asticots n’voudront pas t’bouffer !" Etc., etc., je vous fais grâce de tous ces propos peu littéraires. Du "chiqué" bien sûr, pour donner le change, "planquer la trouille" que chacun sent monter en lui, en essayant de faire en sorte que cela ne se voit pas de trop ! Il faut bien l’avouer, il y a de quoi ne pas être tout à fait "dans son assiette…" J’accepte que celui qui s’est senti tout à fait normal ce soir là, vienne encore maintenant, me le dire en face ! Après un trajet relativement court, nous arrivons à l’aérodrome ; il a dû se passer une petite demi heure tout au plus. Les camions se rangent très près des gros quadrimoteurs qui se détachent dans le jour commençant à décliner. Ce sont des Stirling, maintenant affectés au largage de parachutistes, mais qui, peu de temps avant, effectuaient encore des missions de bombardement, mais depuis quelques mois, remplacés par des appareils plus performants tels que les "LANCASTER" et les "FLYING FORTRESS", les "B17". Aussitôt descendus des camions, le "dispatcher"(7) nous inspecte, tous alignés perpendiculairement à l’appareil, au niveau de la porte, comme à l’entraînement. C’est devenu instinctif, même pour des Français ! Le consciencieux Sergent de la Royal Air Force, vérifie les harnais, leur tension, les boucles de fermeture ; il vérifie que les "static lines"(8) ne soient pas coincées sous l’épaulière de harnais ; très important ! Ensuite, il passe au "Kit bag"(9), en vérifie la fixation à la jambe droite, les épingles de largage et la cordelette de commande, le nœud de fixation de la corde de suspension du "Kit bag" afin que celui-ci ne se détache pas de son propriétaire avant l’arrivée au sol. J’en appelle à la mémoire de certains, à propos de cet important détail ! Enfin, après cette inspection qui dure une bonne demi heure, (les British sont très sérieux et très prudents), nous recevons enfin l’ordre d’embarquer. Ce sera long, le maudit "kit bag" ne favorise guère les mouvements ! Heureusement, pour la sortie, ça ira beaucoup mieux et plus vite. Enfin, tous debout, vers l’avant de l’avion, pour faciliter le décollage, nous attendons quelques minutes, et, les moteurs, un par un, se mettent en route dans un vacarme assourdissant. Nous sommes une quinzaine d’avions, si mes souvenirs sont fidèles, qui se suivent en bon ordre (je le devine car nous ne voyons plus rien de ce qui se passe au dehors). Après plusieurs changements de direction, et un quart d’heure de roulage, environ, sur les pistes annexes, l’appareil s’immobilise pour le "point fixe". Les moteurs vrombissent de plus en plus fort, le gros "Stirling" vibre de toute sa carcasse, et c’est le départ ! Nous "sentons" encore un certain temps le contact du sol et, tout d’un coup une légère oscillation nous fait comprendre que nous avons décollé. Nous venons de quitter le sol de ce pays qui nous a si chaleureusement accueillis, près de quatre années auparavant, pour certains, les plus anciens. Pour la plupart d’entre nous, c’est le début de la grande aventure, le retour au pays encore plus pathétique pour les bretons dont je suis, puisque, en quelque sorte, je rentre au "bercail". Après quelques minutes de vol ascensionnel, nous avons maintenant, je pense, atteint notre altitude de croisière, car nous sommes invités à nous répartir de la porte du poste de pilotage jusqu’à la trappe de saut, et, tant bien que mal, à nous asseoir, à même le plancher métallique, le "Kit bag" sur les genoux. - "Je te prie de croire mon ami, que cette position n’est pas des plus confortables, et à te dégoûter des voyages aériens !". Nous volons depuis une bonne demi-heure. Certains ont fait trop honneur à une bonbonne de rhum, dont je crains qu’il n’ait jamais connu la canne à sucre, de près ou de loin ! Je n’ai, quant à moi, pas voulu en boire une seule goutte, désirant avant tout garder toute ma conscience, toute "trouille" bien comprise ! Malgré mon abstinence, je ne tarde quand même pas à "profiter" de cette sale boisson des copains, souffrant du mal de l’air, ne tardant pas à nous en "prodiguer" des effluves… Pas de commentaires superflus !... D’autres, enragés du poker, trouvent le moyen de "taper le carton", allant même jusqu’à jouer l’argent français qui nous a été remis au départ, à toutes fins utiles ! Et à titre opérationnel ! Je n’ai jamais aimé les cartes, n’ai jamais joué, et a fortiori, compris qu’on puisse avoir une telle passion pour le jeu. Le Sergent dispatcher Anglais n’en croit pas ses yeux : voir des gars dont certains vont peut être mourir dans très peu de temps, qui le sait ?… Se livrer ainsi, à une partie de poker effrénée, cela le renverse, le pauvre, le laisse pantois !… - "Creasy Frenchies! Creasy boys! I have never seen that before with any other men!"(10) Tout à coup, notre dispatcher nous demande quelques minutes d’attention : - "Listen, please, Frenchies !"(11) Nous faisons le silence et, il continue, ayant depuis quelques minutes remis son casque interphone en position d’écoute en contact avec le navigateur de bord. -"Yet! We are just crossing the French coast !"(12) Nous avons probablement franchi la côte au-dessus de St Malo ou le Cotentin et, ce brave type se fait une joie de nous l’annoncer ! Alors, sans nous être consultés, malgré les crampes qui commencent à se manifester, dues à notre position longuement inconfortable, enfin tous debout, au garde- à-vous, nous entonnons la plus vibrante Marseillaise que j’ai jamais entendue et chantée à aucun autre moment de mon existence ! Debout, également, seul, de l’autre côté de la trappe de saut encore fermée, notre brave Anglais, dans un garde-à-vous très britannique, c'est-à-dire impeccable, nous salue militairement et chante avec nous ! À la fin du refrain, c’est lui qui conclut par un cri vibrant : "VIVE LA FRANCE !", avec l’accent bien sûr. Il est au comble de l’émotion, et le cache difficilement. Décidément, ces Français le surprendront toujours ! Il aura certainement pu raconter notre histoire à ses amis et parents, plus tard, s’il a fini sa guerre convenablement. Après cet intermède, nous effectuons une dernière vérification des "pépins", les fixons au câble d’ouverture, vérifions les goupilles de sécurité des mousquetons d’accrochage, et fin prêts, nous attendons l’ultime moment qui ne saurait plus tarder. Notre "ange gardien" s’empare à nouveau de l’interphone de bord ; il est en contact immédiat. - "O.K. everything well! They are all ready !" Et, saisissant le levier, immédiatement, d’un mouvement énergique et assuré, il ouvre la trappe. Une grande bouffée d’air frais envahit l’appareil. Je dois dire que je l’accueille avec satisfaction non déguisée, car il commençait à régner à bord une odeur insoutenable dont j’ai déjà parlé ! - "Attention! Boys, are you ready for action? " - "Ready! ! ! " - "O.K. Good luck to you all! " - "Raining up, look for the light please! " La lumière rouge s’allume… - "Action station! Number one! " La lumière verte… - "GO o o o ! ! ! ! ! ! " E, en quelques secondes, nous avons tous quitté l’avion. Après les premières secondes de chute, qui paraissent toujours interminables, une grosse secousse se répartit sur tout le harnais. Ouf ! ! ! Il est ouvert… Je largue le "Kit bag", deuxième secousse au niveau de la ceinture… Tout va bien ; je descends relativement doucement malgré le supplément de poids de ce "foutu" sac. La nuit est très sombre… Un léger choc ! C’est le sac qui touche terre, je ne vois rien, mais je suis prêt à me recevoir dans une touffe d’ajonc. Il me semble que c’est la seule du secteur, mais Nom de D… ! J’y ai droit ! Les épines me rentrent dans les mollets et les cuisses, malgré l’épaisseur de mon équipement ! Pas le temps de m’apitoyer sur mon sort ; n’entendant rien d’anormal, sorti rapidement de mon paquet de piquants, je tire sur le "pépin" étalé sur la lande, et le ramène vers moi, en le roulant du mieux que je le peux, dernier vestige de conscience "professionnelle", comme pour le rendre encore au magasin !. Je dégrafe le harnais, ôte la combinaison de saut, sors le sac du "Kit bag", et en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, j’ai fait un paquet du tout et l’ai glissé sous la "providentielle" touffe d’ajonc. J’arme ma mitraillette et, après avoir, comme un jeune fou, embrassé la terre, la terre de France et, qui plus est, la terre bretonne ! La bonne terre de mes ancêtres dont, je l’espère, j’ai commencé à me rendre digne ! Je reste silencieux un certain temps, attentif au moindre bruit. J’entends des voix, mais qui chuchotent, et puis…Un bruit de pas feutrés que la lande étouffe… Je suis sur mes gardes, je reste très attentif et silencieux…Je ne fais qu’une seule masse avec ma touffe d’ajonc ! Après cinq minutes, peut être, qui me paraissent interminables, les pas, qui n’appartiennent de toute évidence, qu’à un seul homme, ne sont maintenant qu’à quelques mètres, et puis…Tout près de moi ! Effectivement, c’est un gars tout seul, de taille moyenne. Il ne m’a pas vu. Il est vrai que "fringué" comme je le suis, avec de plus, le filet de camouflage que j’ai rabattu sur mon visage, je fais pratiquement corps avec le buisson d’ajonc, sous lequel j’ai "planqué" tout mon barda, et où je me suis moi-même glissé. C’est un type en civil. Il porte une veste et un pantalon. Il a la taille serrée par un ceinturon, semble-t-il, car il fait sombre, et je le vois mal. Il est armé d’un fusil qu’il porte à la bretelle, ce qui, a priori, n’est pas signe d’une quelconque animosité ! Mais, dans ma situation, je préfère attendre encore et observer davantage ! J’ai ma mitraillette armée à la main. Il n’aurait donc, le cas échéant, aucune chance. D’où je suis, il ne m’a toujours pas repéré, bien que j’entende, maintenant, sa respiration ! Je pourrais, si besoin était, lui vider une portion de chargeur dans les "tripes", ou plus discrètement, ce qui me répugne, utiliser le "cure-dents" que je porte, dans un étui, à mon ceinturon. Enfin, comme un diable à ressort, je sors de ma "planque"… - "Qui va là ?" - "Maquis !" - "Approche !" - "Qui es-tu ?" - "Parachutiste, soldat de la France Libre !", "es-tu breton ?" - "Oui ! De Lorient !" - "Moi aussi !" Et, nous tombons dans les bras l’un de l’autre ! Car, qui plus est, c’est un camarade de classe de la "communale" de la rue Jules SIMON, à Lorient où j’avais, moi-même fait le début de mes "Humanités", si j’ose dire ! Je charge, avec beaucoup de mal, mon sac sur mes épaules. "Nom de D ! Qu’il est lourd ce maudit sac !" L’air frais de la nuit, après l’effort que je viens de fournir, et l’odeur qui régnait dans l’avion, provoque en moi, une sen-sation de nausée, et, à mon grand regret, je dois faire don à ma terre de petite Bretagne, du dernier repas, que trois heures avant, la Grande m’avait gentiment offert. Et c’est ainsi, chers amis lecteurs, qu’après une petite demi heure de marche dans ma patrie retrouvée, flanqué de mon guide maquisard et camarade d’enfance, je rejoins mes copains dans une ferme où nous nous regroupons et où il règne déjà, une espèce d’atmosphère de kermesse. A croire, qu’ils se "foutent" de la relative proximité des "Fritz", comme ils semblent commencer à se "foutre" de l’an 40 ! Déjà, dans une ambiance des plus joyeuses, dans une grange annexe, de nombreux jeunes "civils", sont occupés à faire une espèce de vaisselle, dans des grandes lessiveuses remplies d’eau bouillante, tout simplement pour mettre en route les fusils mitrailleurs "Bren Gun" que les Anglais, dans un souci de conservation, sans doute, ont eu la malencontreuse idée d’emballer dans les "containers" sans les avoir dégraissés ! Bien entendu, on trinque ! A la victoire prochaine, avec de la "gnôle" locale, et du "Whisky" importé. Les paquets de cigarettes, sortis de nos sacs ainsi que des containers, ont un certain succès ; de plus, des jeunes maqui-sards, ont déjà revêtu de beaux uniformes tout neufs, également contenus dans les mêmes "bagages". Tout ce matériel, ainsi bien entendu, que les bonshommes qui l’accompagnent, sont d’un effet très réconfortant pour tous ces braves qui commencent à sentir que la grande lutte décisive est enfin arrivée, n’ayant guerroyé jusqu’alors, qu’avec des armes récupérées à l’ennemi : des bottes et des ceinturons, voire des uniformes entiers amputés de leurs insignes nazis, au prix de sacrifices souvent inhumains ! Ceci met donc fin à mon séjour en Grande-Bretagne. Ce grand pays accueillant et héroïque, grâce auquel et à son peuple, l’espoir ne s’arrêtera jamais ! En quelque sorte, mon retour aux sources…
LE MAQUIS Je dois dire que je suis interloqué par l’atmosphère de "kermesse" qui règne sur cette lande. Mon nouveau compagnon m’ayant conduit à cette ferme où se pratique la "vaisselle" dont j’ai parlé. Je commence à me poser, mentalement, des questions sur le bien fondé de mon entraînement S.A.S. ! Je pense que nous sommes, aussi bien, officiers, sous-officiers, que simples paras, absolument estomaqués par le nombre imposant de maquisards ici rassemblés. Quand je pense au secret, qui a entouré, en Angleterre, nos préparatifs, je continue de me poser des questions : - "Comment, les Allemands ont-ils pu, encore, ignorer notre présence ? Bruit des avions, etc.…Allées et venues d’équipages hippomobiles transportant les containers récupérés dans la nature, voire des barriques de cidre, et autres ripailles etc.… Tous ces mouvements effectués, il faut le dire, sans précaution particulière." Je tiens à préciser que tous ces jeunes garçons, souvent encadrés par des anciens, contemporains de la guerre de 14-18, n’ont aucune notion, même lointaine de ce qu’a été notre formation militaire, et particulièrement notre spécialité S.A.S. Ces braves anciens, en sont restés à la guerre de tranchées. Ils redonnent même à tous ces jeunes le vocable de "Poilus". Nous, notre formation, n’est basée que sur l’embuscade, le renseignement, le sabotage ! Le mouvement, le silence. Alors ! Comment allons-nous devoir nous comporter avec ces gars, pleins de courage, de patriotisme, certes ! Mais totalement dénués de la moindre formation au combat, et, à fortiori, de notre forme de combat. Aussi bien, nous allons leur confier des armes dont ils ignorent le fonctionnement pour la plupart d’entre eux. De plus, il est impensable, sans risquer d’alerter l’ennemi, de leur faire faire des exercices de tir ! ! ! N’oublions pas, que la Bretagne, est occupée par d’importantes forces allemandes, et que, en dehors du fait que nous avons été "largués" à plus de 300 Km, en avant du front normand, notre mission est avant tout, d’empêcher par tous les moyens, les forces ennemies occupant la Bretagne, d’aller renforcer une contre-offensive allemande au sud de la Normandie. Pas besoin, d’être un stratège ou un officier de haut rang, pour comprendre combien notre mission s’avère difficile et particulièrement dans le contexte que je décris. Ces garçons, si courageux, soient-ils, sont plutôt une gêne pour nous, soldats avertis, supérieurement entraînés, préparés à des missions bien précises, qui nous ont été inculquées, par un entraînement, souvent aux limites du "surhumain". Il se pose donc un problème majeur : aussi bien pour nous, soldats S.A.S. que pour notre Etat Major. Il va nous falloir imaginer, nous adapter à la situation, et croyez-moi, cela ne sera pas sans présenter de nombreuses difficultés. Si certains de nos camarades qui ont vécu ces moments, me lisent, je pense qu’ils ne me contrediront pas. La suite des événements, d’ailleurs, ne fera que confirmer ce qui précède. Ah ! J’allais oublier une petite anecdote, car l’humour ne doit pas perdre ses droits : Des officiers Britanniques appartenant à "l’Intelligence Corps" (Intelligence Service), avaient été parachutés avec nous pour, entre autres rôles, informer l’Etat Major suprême en Grande-Bretagne, du déroulement de nos missions. Dans la vaste grange de la ferme dont j’ai parlé, où se poursuit le dégraissage des armes, il se trouva un officier R.A.F. de sa Majesté qui manifesta fermement le désir de prendre son bain. Dois-je préciser que les salles de bain en France, et particulièrement dans les fermes, en pleine campagne, sont, autant dire, inexistantes à cette époque. Qu’à cela ne tienne, le brave Major Anglais se fait amener un baquet, barrique coupée en deux (récipients très courants à la campagne), et prend calmement son bain, arrosé avec style et dévouement par son "Batman"(13). Bien entendu dans le même lieu où s’effectuait le nettoyage de l’armement… Strictement "à poil", sans aucun souci de la moindre pudeur ! Avouez que voilà un exemple patent du flegme british ! Il en a même oublié la prudence si normale en ces instants et surtout pour des Anglais. Imaginons une attaque ennemie à ce moment, et notre Major "à poil" face aux Fritz !...
(1) Gérard de CARVILLE avait été élevé ainsi que sa sœur, par leur oncle que je connus, après la Libération ; lequel était caissier général de la Banque de France à Vannes. Je crois que son prénom était en fait, Gaultier. (2) ) Time pencils :"crayons à temps" : détonateurs à retardement, permettant des explosions différées à des temps divers, selon leurs couleurs. (3) Bobby Traps :" pièges à con" : appellation en usage chez les seuls initiés, avec les excuses de l’auteur. (4) Autre appellation des Allemands, à l’époque. (5) En réalité, entre Sainte Mère l’Eglise et Arromanches. (6) ) Kit bag : sac de "bagage". (7) Dispatcher : sous-officier de la R.A.F., membre de l’équipage, chargé de l’organisation du saut. (9) Kit bag : sac de "bagage". (10) Ces fous de Français, je n’avais jamais vu des types comme cela ! (11) Ecoutez, s’il vous plait, Français ! (12) Maintenant, nous franchissons la côte Française ! (13) Soldat d’ordonnance, encore en usage dans l’armée Britannique. |
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