Elisabeth Cailly, biographie de Gabrielle Lochon, Ravensbrück, déportation, histoire, Perche
L'enfer de Ravensbrück
Elisabeth Cailly. « Le passé retrouvé de Gabrielle Lochon »
Éditions Mémoires et Cultures, biographie, histoire, Perche
Le 13 avril 44, au petit matin, branle-bas de combat au Fort de Romainville : les portes s’ouvrent et un raz de marée humain se déverse. Nous sommes des centaines de milliers de personnes, de toutes les prisons de France, de tous les horizons, de toutes classes sociales à être rassemblées. (…)
Le grand départ vers l’inconnu est fixé le lendemain 18 avril à cinq heures du matin. Le jour est à peine levé que l’attente commence dans la cour. (…)
À onze heures du matin, quatre cent cinquante femmes, dont je fais partie, sont entassées dans neuf wagons à bestiaux soigneusement plombés avant le départ. (…)
Nous passerons 109 heures sans aucune nourriture ni eau, tassées les une contre les autres, respirant un air raréfié et pestilentiel car les « tinettes» débordent et se déversent dans les wagons au moindre cahot Nos gorges sont trop sèches pour pouvoir manger le contenu des colis, constitué essentiellement de sucreries et de gâteaux, remis par la Croix Rouge. Bien entendu, il est impossible d’effectuer un brin de toilette. Le train roule peu le jour pour éviter d’être la cible des bombardements et pour ne pas attirer le regard de la population civile qui ne sait rien de ces convois de la mort. Nous subissons les arrêts brutaux du train et les nombreux ralentissements. Quand vient la nuit, le convoi roule au maximum.
À Fustenberg sur Oder, le 22 avril 1944, un comité d’accueil nous attend sur le quai, constitué de soldats S.S, hommes et femmes armés jusqu’aux dents et tenant en laisse des molosses prêts à bondir. Les wagons sont ouverts brutalement et nous sommes priées d’en descendre rapidement et de nous ranger par cinq avec nos bagages. Quant aux malades, que nous ne reverrons jamais, elles sont mises de côté ainsi que les mortes puis transportées dans un camion pour une destination inconnue. (…)

Transport de détenues vers les camps de la mort.
La distance est de trois kilomètres pour parvenir au camp : c’est beaucoup dans notre état de faiblesse. Nous forçons l’interdit de discrétion et pour nous donner du courage nous chantons à gorges déployées en traversant une cité neuve, aux rues pavées. (…) Nous faisons une halte au bord d’un lac. Tout d’un coup, surgissant de nulle part, une muraille immense se dresse devant nous, hérissée de barbelés, percée d’une porte imposante ne semblant pas se mouvoir. Nous sommes priées d’attendre. Attendre quoi ? Nous sommes déjà épuisées par ce voyage infernal, sans fin, et nous devons encore attendre ! Au loin, silencieusement, se profile à l’horizon une colonne de silhouettes, puis, peu à peu un bruit sourd, répétitif, s’amplifie. Les bagnardes, nos sœurs de demain, rentrent du travail : voilà l’objet de notre attente. C’est un défilé interminable de milliers de femmes frappants les pavés de leurs sabots. Elles sont silencieuses, leurs robes rayées sont identiques. Après avoir franchi le portail, elles se rangent par cinq dans la place d’appel (appelplatz) sous les cris des S.S et les aboiements des chiens qui trépignent d’impatience d’en mordre une. À notre tour nous pénétrons dans la sinistre enceinte. Un des S.S qui assurent « notre protection » s’adresse à une de nos camarades : « Vous n’avez pas voulu comprendre où était votre devoir, ici on fera votre éducation ! »
Les portes du camp se referment sur nous. Nous sommes coupées complètement du monde extérieur. Je suis en train de me dire que notre fin à toutes est proche et que nous allons mourir sauvagement sous la barbarie de ces monstres.
Il est huit heures trente du matin, nous sommes à l’entrée de la place d’appel, rangées par cinq comme nos consœurs et attendons près d’un bâtiment coquettement bordé de gazon et de pensées. Puis, brusquement, nous sommes dirigées vers le bâtiment des douches dans lequel nous sommes entassées. Les S.S sont toujours présents ainsi que des détenues polonaises qui ont accepté de faire la police (polizei) et qui ont en charge un baraquement où se trouvent les prisonnières. Nous sommes soumises à des formalités d’état civil, après avoir entendu l’exorde, de la grande responsable de l’accueil (aufseherine) qui nous ordonne de tout donner : photos, bijoux, argent, ravitaillement et tous nos vêtements d’origine sous peine de recevoir 25 coups de schlague (cravache ou nerf de bœuf). L’appel commence pendant lequel on attribue à chacune d’entre nous un numéro. Nous sommes dans la série des 35 000. En ce qui me concerne, j’ai le numéro 35241, Catherine Roux le 35282, il y a aussi Geneviève De Gaulle la nièce du Général De Gaulle, Julienne Cosnard de Belfond... et d’autres encore En 1947, à l’âge de vingt ans, Catherine Roux écrira le premier témoignage d’une jeune fille déportée « Triangle Rouge ».
Nous ressortons de la place d’appel toujours par cinq. Il est 23 heures. Par groupes de dix, nous entrons dans un petit bureau où nous déposons notre argent, nos bijoux, et notre alliance, seul objet nous unissant à l’être cher, se faisant peut-être démunir aussi de son anneau quelque part dans un autre camp, mais où ? Puis nous recommençons à attendre. Pendant toute la nuit, des groupes de dix femmes se succèdent, entrent dans une pièce avec leurs bagages puis ressortent avec les mêmes vêtements de bagnard, les mêmes robes rayées que celles des compagnes de la colonne silencieuse que nous avons croisée il y a quelques heures. Nous sommes méconnaissables avec nos sabots, pour la plupart les cheveux rasés suivant l’humeur de « dame coiffeuse » avec à la main un minuscule paquet contenant un carré de tissu et un morceau de savon. Je ne peux pas expliquer pourquoi mais je n’ai pas eu les cheveux tondus. Nos matricules ne sont pas tatoués, seulement imprimés sur un morceau de tissu que nous devons coudre sur nos vêtements.
Les dernières sortiront seulement le 24 avril à midi. Nous aurons attendu debout dehors quarante heures. Le convoi suivant est resté plus longtemps encore : quatre jours et trois nuits. Nul ne peut, sans y avoir passé, comprendre les déchirements, les humiliations successives, subis au cours de ce dépouillement.
Cette alliance, si précieuse à toute femme, doit être déposée dans un carton. S’il est difficile de la retirer, les nazis n’hésitent pas à cisailler le doigt pour l’ôter à tout prix. Une couverture qu’une femme a pu garder jusqu’ici lui est arrachée et jetée sur un tas comme une vulgaire guenille. Nos vêtements qui nous personnalisent, le linge intime, tout est arraché. Certaines d’entre nous suivaient un traitement avant leur arrestation : les médicaments qu’elles ont emportés, parce que nécessaires, sont détruits ou mis de côté pour les besoins des S.S. Les provisions si difficilement économisées sont confisquées au fur et à mesure de notre parcours. Tout nous est enlevé des mains et s’entasse dans des panières immenses qui s’en vont vers d’autres baraquements. Nous ne reverrons jamais rien de ce que nous avons abandonné. Un change nous est remis à notre arrivée mais il est stocké dans une malle par nos gardiennes : une robe, une paire de chaussures mises dans un sac en papier avec notre nom et numéro pour notre « libération » nous dit-on avec ironie. Rarement, mais cela est arrivé, qu’une « Kapo » (les Kapos sont les détenues de droit commun sous la surveillance étroite de femmes S.S qui font ce travail) plus indulgente laisse passer une serviette, des mouchoirs, des objets de toilette. Mais il arrive aussi qu’elles n’autorisent rien du tout, même pas dans certains cas le port d’un corset pour des hernies ou des opérations graves. Nous sommes totalement nues, devant des « bochesses » goguenardes, qui nous toisent, ricanent, prolongent l’attente à plaisir, nous font passer une visite médicale détaillée que la plupart d’entre nous n’ont jamais connue. Puis, nous avons le privilège de prendre une douche, avec un tout petit bout de savon et un carré d’étoffe d’environ 30 cm sur 30 cm en guise de gant de toilette. Cela fait du bien mais il ne faut pas traîner. Ensuite, c’est encore l’attente pour se voir distribuer une chemise et une culotte, mais si sales, si tachées que l’on se demande si elles ont été lavées et, qu’instinctivement, chacune d’entre nous refuse. Alors les coups pleuvent et les claques nous font vite comprendre qu’il faut accepter ce nouvel outrage et porter ce linge souillé dont on ne connaît pas la provenance, plus repoussant encore que celui que nous venons d’abandonner mais qui portait notre odeur, une effluve de parfum, notre identité. Enfin, c’est la distribution de l’uniforme des détenues du camp : une robe, dont la taille n’est pas toujours la nôtre, c’est au petit bonheur la chance. -il est alors avantageux d’avoir une taille moyenne - une paire de bas en coton gris, une paire de chaussons de drap ainsi qu’une paire de sabots de camp confectionnés de semelles de bois dont le dessus est rafistolé avec des morceaux de cuir volés sur les chaussures des détenues. N’oublions pas non plus le passage obligé par le bureau politique qui est un bureau d’anthropométrie où s’effectue le signalement très détaillé et photographié des « criminelles » que nous sommes. Voilà, nous sommes comme nos sœurs rencontrées le premier jour.
Tout ce cérémonial, qui dure depuis quelques jours, s’achève enfin. Les premiers groupes de femmes sont dirigés par des polizei vers des baraquements, appelés communément « blocks ». Ils sont peints en vert foncé, séparés par des allées de mâche fer noir. Cette fois, nous avons désormais la certitude de ne plus être dans le même monde, d’être anonymes, de vulgaires numéros. Nous n’avons plus d’identité, nous n’existons plus.

Camp de Ravensbrück – Les bâtiments sont des blocks
Nous sommes au bloc 15, comprenant deux chambrées de deux cent vingt cinq femmes chacune, avec une chef de bloc ou (blockhova polonaise) Anka, trois chefs de chambre ou (stubovas), deux polonaises et une luxembourgeoise. Depuis quatre ans, elles vivent dans cet enfer. Elles sont cultivées et parlent français. Dans ce baraquement en bois, nous ne sommes que des françaises. Le jour, nous sommes deux cent vingt cinq dans un espace de 10 mètres sur 10 mètres, contenant neuf tables, des placards sur deux côtés, une cinquantaine de tabourets et un poêle. Cela veut dire que le reste de l’effectif doit s’asseoir par terre, sous les tables (sur les tables, c’est strictement interdit) ou dans les allées. On ne peut se déplacer qu’en enjambant les camarades, avec précaution et silencieusement, puisque nous avons des chaussons de drap. Les sabots sont réservés pour les appels à l’extérieur et le travail. La pièce est très propre et on peut donc s’asseoir sans se salir. Le silence doit être absolu : il est interdit de chanter et de parler sauf si vous y êtes invitée. Les lavabos sont trop petits et insuffisants. Le déplacement s’effectue par tablées de trente à la fois.
Pour le moment, nous, les nouvelles arrivantes, sommes en quarantaine, en raison d’une épidémie de grippe et d’angine qui s’est déclarées dans notre convoi lors de notre transfert. (…)
Brusquement, le 17 mai, c’est le fin de la quarantaine. Une nouvelle répartition des femmes s’effectue vers d’autres blocs de travail et de transport. Au bloc 26, là où je me trouve, on dort à trois dans le même lit, en remplacement des filles qui travaillent en équipe, tantôt le jour, tantôt la nuit. Quand les deux équipes sont de repos, le samedi soir et le dimanche, il est force de constater qu’il n’y a pas suffisamment de place, pour tout le monde. La pièce, qui fait office de réfectoire, sert à ces moments là, de dortoir improvisé. Les femmes dorment sur les tables, au sol sous les tables, assises dans les coins. Nous côtoyons des malades atteintes, certaines légèrement, d’autres plus gravement de la tuberculose ou pourries par l’avitaminose (une carence en vitamines), la dysenterie, les furoncles ou des abcès divers. L’une d’elles a un abcès ouvert au cou depuis neuf mois, elle n’a jamais reçu de soin et aucun pansement ne recouvre la plaie purulente. Les paillasses sont infectes et les sacs des couchage n’existent pour ainsi dire plus, usés par la pourriture. La literie sommaire est très rarement remplacée. Quant au linge de corps des femmes n’en parlons pas. Nous devons nous débrouiller pour laver, quand on le peut, notre lingerie intime. Le linge de rechange n’existe pas. Pour la plupart d’entre nous, nous ne sommes plus réglées, ce qui simplifie les choses. La fatigue, toutes ces mauvaises conditions de vie, le traumatisme y ont peut-être contribué. Mais pour celles qui ont encore leurs règles, cette période est toujours difficile, embarrassante et soucieuse car il n’y pas de serviettes périodiques dignes de ce nom. Nous devons signaler notre indisposition pour nous voir remettre deux « serviettes blanches » pour trois jours de règles, mais souvent cela n’est pas suffisant. Ce sont des morceaux de chiffons supplémentaires que nous nous procurons qui en font office, qui sont lavés et relavés et qu’on garde précieusement contrairement aux deux serviettes de « l’établissement » qui doivent être restituées propres alors que ne pouvons pas faire bouillir ce linge souillé. Nous vivons avec des bataillons de puces et des poux de corps qui prolifèrent à grande vitesse.
(…) Le temps du travail sonne. C’est tout un cérémonial. Après l’appel journalier, devant nos blocs respectifs, les femmes désignées par les blokovas, rangées par cinq, doivent se rendre sur la place d’appel, la place des corbeaux. Nous défilons devant les S.S vêtues de leur capuchon noir et les officiers du camp chargés de recruter la main d’œuvre nécessaire aux divers travaux envisagés. Certains groupes rejoignent directement leurs ateliers comme celui de couture, l’usine Siemens ou les bureaux, d’autres vont exécuter les différentes tâches d’entretien du camp. Les femmes âgées de plus de soixante ans font du tricot, certaines amènent la soupe au bloc de quarantaine, d’autres entretiennent les blocs en les peignant ou en goudronnant les toitures, d’autres encore, les plus nombreuses, entretiennent la voirie en épandant du sable.
C’est à mourir de rire : nous devons toutes porter notre pelle sur l’épaule droite, correctement alignées sans trop pencher ni à gauche ni à droite, les fers dans le même sens, effectuant un beau demi-cercle impeccable sous les coups de gueule les cris et les coups pour contourner la place d’appel et sortir du camp. Il faut que tout soit tiré au cordeau, tiré à quatre épingles, d’une rigueur implacable : du beau dans l’horreur, dérisoire esthétique devant nos conditions inhumaines de détention.
Nous marchons pendant une quinzaine de minutes sur une route pavée qui longe les marais en prolongement du lac et arrivons sur une aire de terrassement. Chaque équipe est répartie sur le terrain avec brutalité et grossièreté. Les chefs indiquent à chacune d’entre nous le travail à effectuer. Cela consiste à prendre la pelletée de terre de sa voisine de gauche et de la donner à celle de droite, ceci sans s’arrêter, de sept heures du matin jusqu’à midi et de treize heures à dix neuf heures.
(…) Un jour, une de mes camarades d’Alençon, a failli rester dans ces toilettes improvisées. Le sol sablonneux s’est effondré sous elle et elle s’est trouvée comme dans des sables mouvants, aspirée jusqu’aux aisselles. Dans la catastrophe, elle avait perdu les sabots que je lui avais prêtés, les siens ayant été barbotés la nuit précédente. Nos gardiens ne manquent pas d’humour, un humour involontaire : sur la porte d’entrée on peut lire « Le travail, c’est la liberté » ou « le travail rend libre »
Tout est prétexte pour nous infliger des brimades et des humiliations de toute nature. C’est un harcèlement quotidien qui mine et détruit l’être humain à petit feu. Sans cesse, nous entendons « schnell, schnell », « vite, vite, travailler vite, courir vite, marcher vite, toujours plus vite et rapide ». Si par malheur une camarade se redresse, les reins endoloris par sa position au travail, elle est immédiatement mordue par les chiens dressés à cet effet, doit travailler davantage que les autres et est encore plus étroitement surveillée. Naturellement, aucun soin n’est prodigué et la morsure s’infecte. (…)
Une autre fois, une camarade ayant une envie pressante se dirige vers la polizei pour lui demander l’autorisation de s’absenter. Son chien bondit alors immédiatement sur elle et la mord. Plusieurs morsures graves et profondes la marquent au visage, sur les bras, les jambes, les cuisses et les seins. Mais le travail ne doit pas s’arrêter pour autant. Le lendemain, notre camarade, toute boursouflée, les plaies excessivement douloureuses, doit reprendre le travail à la même cadence que nous, sans régime de faveur. La souris, c’est ainsi qu’on appelle les corbeaux, trouvant qu’une autre de nos camarades n’allait pas assez vite pour l’exécution de son travail, attrape la pelle de la détenue et d’un coup sec et brutal lui tranche la carotide. « Cela fera un cadavre de plus pour le four crématoire » dit-elle en riant à gorge déployée. Une autre reçoit le manche d’une pelle au visage à la suite d’un éboulement du terrain. Le visage tout bleui, un œil injecté de sang, son état n’est pas assez grave pour qu’elle soit arrêtée quelques jours. Le lendemain, elle est présente et trime dur pour que « l’encadrement » ne s’occupe pas trop d’elle.
Pour certains travaux, nous remplaçons les chevaux. Nous sommes attelées au brancard comme bêtes de somme, pour tirer une voiture remplie de mottes de gazon pendant que d’autres poussent à la hauteur des roues et que le reste, derrière la voiture, s’arc-boute pour mouvoir ce lourd chargement. Nous déchargeons au lieu indiqué puis nous reprenons cette rotation à une cadence infernale jusqu’au soir.
Comme autre travail, tout aussi difficile et pénible, ce sont les wagonnets, pleins de fange du marais, qu’il faut pousser à la force des bras. Nous devons le curer, en prévision de l’assécher, pour y construire d’autres bâtiments. Les rails ne sont pas très ajustés et font souvent dérailler les wagonnets que nous devons remettre en place, avec seulement notre faible énergie. Il n’est pas rare d’avoir les doigts sectionnés ou écrasés lors de leur remise sur rail.
D’autres sont dans des situations pires encore. Certaines, enlisées jusqu’au ventre, doivent extraire le limon putride, humide, visqueux et délétère.
Une autre corvée aussi pénible est celle des paillasses. Cela consiste à faire quatre voyages dans la matinée et autant l’après-midi pour bourrer à bloc des enveloppes faisant office de matelas de tiges de roseaux et de copeaux de bois. Nous devons revenir à bonne allure avec notre chargement sur la tête tenu le plus droit possible alors qu’il nous bouche la vue. Nos sabots de bois aux pieds claquent sèchement sur le sol, transmettant une onde de choc dans tout notre pauvre corps déjà bien éprouvé. C’est encore un prétexte pour nous assener des coups, nous injurier, nous martyriser.
(…)Une autre corvée, terrible, est le déchargement de péniches de pommes de terre ou de pierres. Il faut transporter en courant de la cale au quai de réception les caisses sans poignées contenant les marchandises. Il faut tenir le cageot à deux mains, les doigts coincés entre deux planches. Compte tenu de son encombrement, le corps doit être de biais pour faciliter notre course sur les pavés de grés, devenus gras et glissants, sous nos sabots par le crachin ou la pluie. Là encore, si les polizei trouvent que le rendement est trop lent, pour faire accélérer la cadence ils font pleuvoir les coups. Presque toujours, il est jugé que le travail a été effectué avec trop de lenteur et comme punition, pour nous faire mieux « comprendre les consignes », nous devons rentrer au camp en courant. On perd les sabots, tant pis, la colonne ne doit pas s’arrêter et le lendemain il faut aller pieds nus au travail.
Autre exemple, pour niveler les allées ou les places du camp, il y a un petit rouleau en pierre qui est tiré par cinq femmes et un plus gros tiré par dix femmes entravées de cordes grossières qui leur déchirent les épaules. Comme toujours, la tâche s’effectue sous l’escorte du chef de travail et de la souris qui n’attendent qu’une faiblesse pour se défouler sur elles à coups de lanières de cuir.
Il y a aussi le transport de « matières fécales» appelé la ( scheisse kolonne : la colonne de merde). Il s’agit de vidanger les latrines, d’en transférer le contenu dans des wagonnets et de le déverser en dehors du camp dans du sable ou sur des terrains désignés pour devenir des jardins. Cette corvée est redoutée de toutes en raison de son odeur insoutenable et de son imprégnation sur les vêtements. À une distance de vingt mètres, nous sentons les femmes qui font cette sale besogne. C’est vraiment dégradant. (…)
L’usine Siemens est loin ; deux équipes y travaillent pour la réalisation de pièces de précision pour des moteurs d’avion, appareils de T.S.F., de téléphone, de télégraphe et d’optique. Les ouvrières sont transportées par camions, tassées et alignées debout à l’intérieur. Rigueur oblige : elles ont des tabliers bleus et des foulards assortis. C’est une coquetterie imposée pour faire illusion devant le personnel civil qui vient de l’extérieur prendre en charge les commandes et qui les voit travailler. (…) Dans les blocs, ce n’est pas le repos non plus : il faut faire la queue pour la distribution de la soupe. Eclatent alors des bagarres au cours desquelles les plus faibles, les plus timides, sont reléguées à la queue et n’obtiennent rien.. Il faut faire très attention à bien tenir sa gamelle de soupe sinon elle est volée. On mange où l’on peut : dans les lavabos, les toilettes, le couloir ou dehors quand il fait beau et qu’il n’y a pas de polizei dans les parages. (…)
Quant aux toilettes, c’est le clou du spectacle. Pouvez-vous imaginer un bloc d’une capacité d’accueil de mille femmes avec seulement quatre W.C. sans portes. Il y a une file bien longue et l’on se prépare à l’avance en défaisant sa culotte et on s’exécute devant une centaine de paires d’yeux et sous les « vite, vite, » criés dans des langues différentes.
Il y a d’autres blocs, comme celui des punitions, appelé « straf-block ». La plupart des femmes s’y trouvent pour avoir voulu se soustraire au travail, parler dans les rangs, avoir répondu de travers à la blokova ou avoir été jugées trop lentes au travail. Elles travaillent le dimanche, sont les premières parties et les dernières rentrées, doivent chanter obligatoirement en allemand en marchant au pas cadencé, la pelle sur l’épaule à l’aller comme au retour. Leur bloc est entouré d’un haut grillage comme pour des fauves, elles ne sortent jamais dans le camp et les coups pleuvent sans arrêt : c’est le régime spécial. Entre autre, il leur est interdit de parler aux autres, de détourner la tête. Les abords de leur bloc sont interdits mais leurs cris s’entendent de loin. Un passage de deux à trois mois dans ce secteur est l’équivalent d’une condamnation à mort. Les rares détenues qui ont pu s’en sortir ont raconté ce qu’elles ont vécu et subi : d’une indescriptible barbarie.
Pire encore, le bloc 32 est l’antichambre de la mort. J’y ai vu de mes propres yeux des femmes comme moi devenir des cobayes pour de multiples expériences comme le prélèvement d’os, de muscles pour faire des greffes - des essais dont on ne connaît pas la nature - ainsi que des opérations d’organes qui les ont rendues infirmes à vie. Il est difficile d’imaginer que ces femmes ont été belles, gaies, certainement coquettes et raffinées. Elles sont jeunes et robustes mais leur corps se déforme sous la souffrance intense, des cicatrices qui labourent leurs membres et leur visage ravagé n’exprime que la peur et la douleur. Leur teint est livide, terreux. Sans âge, elles se traînent, claudiquant, désarticulées, pour celles qui en ont encore la force. Vision de cauchemar !
Dans ce bloc, il y a aussi des enfants dont un bébé de huit mois. Les enfants nombreux à Ravensbrück garçons et filles, sans distinction aucune, subissent les mêmes traitements que les adultes : réveil matinal, appel, alimentation frugale, hygiène inexistante, ils portent aussi un numéro mais pas d’uniforme, ils partagent la vie du camp comme nous. Notre cœur saigne de voir ces jeunes gens à peine âgés de 14, 15 et 16 ans au plus, subir les mêmes sévices inhumains.
La visite médicale l’est aussi. Elle s’effectue la plupart du temps, au revier, bloc 10, autrement dit à l’infirmerie, une fois par semaine. C’est dans ce bloc, que sont soignés les petits maux, plaies aux pieds, maux de gorge, otites et où se trouve le dentiste. Quand je parle de soins, tout est relatif, car la panacée universelle des allemands dans ce domaine c’est l’aspirine qui soigne tout : la tuberculose, la dysenterie, la méningite, la pleurésie, les phlegmons. Pour commencer, il y a deux heures d’attente, dans le meilleur des cas, dans la cour, par n’importe quel temps, toujours rangées par cinq. Ensuite nous entrons dans une pièce dans laquelle, sous les ordres et la surveillance d’une polizei imposante, nous devons nous dévêtir entièrement. Il est strictement interdit de garder un vêtement quelque soit notre état de santé et l’on nous somme de nous ranger deux par deux dans le couloir, en plein courant d’air et d’attendre deux autres heures. Pendant ce temps, ces messieurs les « médecins ou infirmiers » passent et repassent, nous détaillant de la tête aux pieds avec ironie. Nos corps ne sont que coups et blessures, les membres sont bleus ou noirs, nos épaules voûtées, nos poitrines sont flasques et tombantes, nos chairs ridées, fripées et plus ou moins jaunes, nos membres sont déformés, le corps de certaines est meurtri par l’avitaminose, d’autres la gale ou divers abcès et furoncles. Au bout de quelques mois, nous sommes déjà transformées en pantins désarticulés, en poupées de chiffons dont on peut faire n’importe quoi.
C’est un spectacle peu ragoûtant, sentant la puanteur, la misère, c’est même hallucinant, irréel. Difficile de trouver les mots pour faire une description précise de cette cour des miracles. Cette humiliation nous blesse à l’intérieur de nos chairs.
Soudain une porte s’ouvre brusquement, nous sortant de notre torpeur. La visite médicale individuelle commence. Les numéros s’égrainent un à un. Nous n’avons plus de patronyme et encore moins de prénom, nous sommes un simple numéro, nous sommes de nulle part. Nous n’avons plus d’identité, nous sommes des zombies qui défilent, venant de contrées peut-être imaginaires. Peu importe, nous sommes une main d’œuvre peu coûteuse, renouvelable à volonté et dont on peut se débarrasser quant on veut, car tout est organisé jusqu’au moindre détail. Nous sommes dans un tel dénuement que nous pensons que plus rien de grave ne peut nous arriver et pour nous remonter le moral, nous tournons tout en dérision.
Nous sommes réellement un spectacle, certainement pas d’une grande beauté. Nous devons nous présenter devant un panel d’hommes, assis derrière une table, dont un seul fait office de docteur. Les autres regardent, font des commentaires entre eux pendant que le docteur nous examine les dents, l’état général du corps, prend la tension, et s’attarde davantage sur l’intimité des jeunes filles. Pourquoi un tel examen ? Pour savoir si nous sommes aptes au travail, au transport ? Est-ce encore un autre moyen de nous saper le moral, nous détruire complètement pour que l’on deviennent des bêtes ? Nous sommes très mal à l’aise de nous trouver dans le plus simple appareil et nous angoissons pour la suite. Que veulent-ils encore faire de nous ? Qu’ont donc encore inventé ces bourreaux implacables, inhumains, et sans pitié ?
Chacune essaye de cacher sa maladie, ses malaises, de peur de servir pour des expériences médicales. Lors de notre arrivée, les anciennes nous ont prévenues « Ne soyez jamais malades, n’ayez aucun organe à opérer car gare à la chambre à gaz ou le convoi noir ». De quoi parlaient-elles ? Nous ne savions pas que cela existait et où se trouvait cet endroit morbide. La seule chose que j’avais observée, c’est que certaines de nos camarades, parties pour une douche en chantant, la serviette de toilette à la main et le savon, ne sont plus jamais revenues.
Puis il y aussi le bloc 9, celui dont tout le monde a peur, l’épée de Damoclès sur la tête de chacune d’entre nous. C’est dans cet endroit que sont envoyées les femmes au visage trop gris ou les personnes âgées, percluses de rhumatismes ou atteintes d’une maladie pouvant dégénérer en infirmité et en handicap lourd, « des bouches inutiles à nourrir » affirmaient les décideurs du camps, aux squelettes hâves, aux yeux creux, tourmentés et désespérés. Elles n’en ressortaient qu’en fumée et en cendres des fours crématoires.
Depuis un certain temps, les fours fonctionnent nuit et jour. Les cendres de nos camarades sont déversées par d’autres camarades dans le lac. Aujourd’hui, plus d’un demi-siècle après, il y a quelques marches qui s’enfoncent dans l’eau. Si l’on se baisse et que l’on passe les doigts sur les marches, nos doigts sont blancs de la cendre de ces femmes, nos compagnes, mes compagnes mortes pour la liberté.