Accueil
Remonter
Qui sommes-nous?
Nos services
Marche à suivre
Tarifs
Genres littéraires
Contact
liens
Conseils édition
Fabrication
Manifestations
Diffusion

 

Genèse d’une révolte

 

Christian Cattiaux. Le crépuscule des innocents. Éditions Mémoires et Cultures. Roman

 

Dans ce roman policier, décapant et plein de suspense, Christian Cattiaux exorcise ses révoltes prolétariennes : du rififi chez les anars ! Espérons que ce premier chapitre, cher lecteur, vous donnera envie de lire la suite.

 

Le jour se levait enfin, pesant, immuable et trop gris pour un matin d’été. Il amenait avec lui les bruits discontinus qui ne stressaient plus le prolo endurci à l’assourdissement urbain. Aucune rosée ne venait se déposer doucement, sans bruit, sur la nature tranquille. Aucun coq ne poussait son cri triomphal, annonçant la fin d’une nuit trop longue, exorcisant peut-être ainsi ses peurs. Au cœur de la cité grouillante rien ne saluait le jour naissant. Mais le robotisé urbain, loin des verts pâturages, n’a cure des réflexions philosophiques d’un coq. Dans la petite rue des Blanchers, un employé municipal nettoyait à grand coup de Karcher, les trottoirs remplis de déchets et d’immondices, que des noctambules cosmopolites et déambulatoires avaient jetés sans autre forme de respect pour l’écologie urbaine. Oui, le jour se levait sur Toulouse, apportant son lot traditionnel et quotidien de concerts matinaux orchestrés par les klaxons, les engueulades, les injures des gens pressés, embouteillés ça va de soi. Bientôt ce serait le tour des écoliers, cartable sur le dos, déjà en retard et déjà pressés, filant à toute allure vers leur classe surchargée. Philipo regardait la faune des hommes pressés qui étaient insensibles à l’émergence de ce jour nouveau. Une journée de plus à se faire baiser comme tous les autres jours, sans relever la tête, sans rechigner et sans se plaindre. Une aube nouvelle où les nantis se levaient et voyaient cette journée avec un regard monétaire, où l’humanitaire et le social n’avaient plus leur place. La péréquation n’avait pas la même définition que dans le petit univers étriqué du prolétaire, mais nouveau propriétaire, s’il vous plaît monsieur, certain qu’il bosse pour un salaire équitable, persuadé que son patron est gentil de lui fournir un boulot, lui permettant de payer sa maison, enfin… plutôt ses crédits, puis sa belle auto achetée chez le concessionnaire, sans s’apercevoir qu’il est muselé, définitivement, pieds et poings liés. Il n’y avait plus de place pour les revendications si petites soient-elles car il fallait, avant de faire grève, penser à payer ses traites ! Quarante-neuf ans, 1,81 mètre 95 kilos, Philipo était encore un beau bébé, mis à part ses cheveux qui avaient décidé un jour d’accompagner le vent et l’avaient quitté pour aller vivre leur vie. Les mains posées de chaque côté de la fenêtre, il observait tous ces gens aller comme un troupeau de moutons qu’on mènerait à l’abattoir. Les traits étaient tirés, le visage émacié par trop de nuits d’introspection qui le menaient inéluctablement vers son destin et scellaient ainsi, définitivement ses combats, tous restés jusqu’alors inutiles. Il connaissait bien ce goût amer qu’il avait dans la bouche. L’impression d’avoir avalé des cendres froides, et une énième nuit alcoolisée lui donnait la sensation d’avoir sucé une charentaise à la retraite, qui avait séché et gonflé sa langue.

Il sourit intérieurement en pensant à son pote Serge  « dit Gigi ».

Un matin, alors qu’il allait le chercher pour bosser, il fut accueilli par l’épouse de celui-ci qui, l’air courroucé et le mot était très faible, lui dit :

– Salut ! Si tu arrives à le réveiller, il ira peut-être bosser ! Ce qui n’est pas sûr du tout étant donné qu’il a les yeux collés par son vomi, (et un brin cynique), tu sais ? Suite à votre réunion syndicale d’une extrême importance ?  Capitale ! Me disait-il !

Le spectacle en valait la peine. Philipo était mort de rire. Il contemplait son pote du syndicat et de boulot. Celui-ci était couché sur le dos, les yeux bel et bien recouverts des restants de la pizza de la veille, la bouche grande ouverte, émettant des ronflements qui rappelaient les B52 du Vietnam. Il le contemplait, comme pour immortaliser cette image dans sa mémoire et n’ayant pas le cœur de le réveiller, sortit de la chambre. Il n’aurait jamais cru qu’un mec pouvait vomir sur son propre visage et pire, ne pas s’en apercevoir.

Gigi… le syndicat… les combats perdus d’avance, les piquets de grève, mais aussi les bistrots, les fêtes, l’amitié…. Que de souvenirs !… Il avait l’impression que tout cela était d’un autre temps, d’une autre époque, d’une autre galaxie, peut être à jamais révolue.

Il se retourna et regarda la table de cuisine du petit appart et constata les dégâts que ses nuits d’insomnie avaient causés, un vieux reste de salade composée définitivement décomposé, un bout de pâté noir, des cendriers pleins à craquer, sales et puants, des cadavres de canettes de bière, le Jack acheté au « vingt-quatre vingt-quatre » au prix fort, était vide également.

De ses poumons enfumés, il exhala un très long soupir, d’une lassitude qui aurait fait pâlir un candidat au suicide qui se serait dépêché de ranger définitivement cachets, corde, et fermer la porte du four de la gazinière.

Un soupir qui en disait long sur sa condition actuelle.

Que faisait-il seul, dans cette ville grouillante du Sud-ouest, lui le ch’ti ? Comment en était-il arrivé là, à fomenter des actes qui seraient lourds de conséquences pour lui, pour sa famille et peut être pour la France ? Ses enfants le regarderaient-ils encore après ?… après, il aimerait déjà y être à après, il en aurait fini de ses incertitudes et de ses états d’âme qui le minaient, jour après jour, nuit après nuit.

D’une démarche mal assurée qu’un manchot de la banquise n’aurait pas désavoué, il traîna son corps fatigué vers la chambre, où trônait un vieux lit acheté chez Emmaüs, et vu le prix de cette antiquité branlante, il se demandait pourquoi cet organisme à but humanitaire était devenu hors de prix. Tout foutait le camp.

Allongé tout habillé sur le vieux matelas plein d’auréoles, vestiges de nuit d’amour, de café renversé, voire…

Il avait besoin de calme, de silence. Il se demandait pourquoi les hommes n’avaient pas inventé « la machine à remonter le temps » Partir dans le passé, changer l’histoire, rendre l’humanité plus… humaine, sans violence, sans religion, sans parti politique, sans frontière.

Les yeux mi-clos, il sursauta au cri de la voisine qui, de sa voix sensuelle de stentor, hurlait dans la cage d’escalier

– Lénine, Lénine où es-tu petit salaud ?

Cela faisait quinze jours que cette chère voisine, retraitée de son état, hurlait dans la cage d’escalier après son chien que Philipo avait pris d’abord pour la momie ressuscitée de la place rouge qui s’était fait la valise. Les images entêtantes qui le poursuivaient, se pointaient, toujours aussi ponctuelles. Elles ne le laissaient pas tranquille et l’obsédaient jour et nuit, le ramenant à sa vie de militant désœuvré, où, tout ce qu’il avait réussi à changer dans le monde, c’était l’aspect de son estomac, des ulcères s’y étaient nichés, y trouvant un nid douillet. 

Puis c’est son enfance qui lui revenait. Chaque fois, elle lui arrivait dans son esprit torturé comme un pain dans la tête. Sa jeunesse, si on pouvait appeler cela une jeunesse ! Ce qui devait être le symbole de l’innocence, de l’insouciance, ne fut qu’un gâchis. On lui avait volé son enfance, comme on arrachait des mains d’un gosse son petit jouet avec lequel il s’amusait tranquillement, dans son coin, sans rien demander à personne alors qu’il n’avait rien fait, rien dit ; gratuitement et beaucoup trop violemment.

Il était né dans un petit bistrot rue de Lens à Lille. C’étaient les jours heureux, comme le feuilleton du même nom. Ses souvenirs étaient d’abord musicaux. Il revoyait le juke-box, entendait encore la mélodie de « la marmite » de Dario Moreno, ou « Rock around the clock » de Bill Halley. Mais surtout Elvis, qui emplissait, de sa voix de crooner, le petit rade aux senteurs de bière et faisait frissonner les minettes de l’époque.

Mais aussi les mecs, qui étaient couchés dans la cour ou dans les urinoirs. Philipo pensait qu’ils étaient morts. Mais tous les soirs il y avait des corps et parfois, il reconnaissait les mêmes défunts plusieurs jours de suite. Ils revenaient ! Ce qui fit dire à son grand frère Xavier : « Normal, c’est des revenants ! » Quand il demandait à sa maman, « pourquoi les grands venaient mourir dans ses toilettes », elle lui répondait 

– Mais c’est rien, bébête !

Plus tard, s’endormant lui aussi dans un chiotte, à sa première cuite, il comprit pourquoi les grands venaient mourir dans les urinoirs de son bistrot.

Puis son père commença ses conneries. Les femmes, les javas, puis les dettes, la saisie des meubles du petit café, le juke-box emmenant Elvis avec lui, et finalement, l’expulsion et la descente aux enfers. Ils déménagèrent, et si la maison que leur père avait acquise au prix d’une de ses magouilles dont il avait le secret, était immense, le porte-monnaie de leur mère, lui, restait vide. Il la revoyait, récupérant çà et là un peu de farine, faisant pour Xavier et lui, de minuscules galettes pour leur petit déjeuner. Les deux gosses avaient regardé tout l’après midi du jeudi, ces petits pains qui cuisaient doucement sur le feu à charbon… sans charbon, le bois ayant remplacé les boulets d’anthracite bien trop chers pour sa petite bourse. Les pleurs de sa mère le lendemain matin résonnaient encore dans ses souvenirs.

Le père étant rentré dans la nuit, bourré, affamé… s’était envoyé les pâtisseries. La faim était présente, mais grâce à la débrouillardise de leur mère, ils n’en moururent pas.

Philipo ne lâchait jamais Xavier, son aîné de 28 mois, à qui il vouait un amour tout fraternel et une énorme admiration.

Puis, un nouveau déménagement, et l’espace vital qui se restreignait. De la grande maison, ils se retrouvaient dans une mansarde à côté d’un grenier. Leur mère, une très jolie femme, copie conforme de Liz Taylor dans Cléopâtre, ne resta pas seule très longtemps. Un beau-père fit son entrée dans leur vie et un petit frère vint au monde, ce qui diminua encore la surface habitable.

Leur arrière-grand-mère, Julia, qui vivait non loin de là, les accueillit chez elle malgré son âge. Il y eut un rayon de soleil dans leur vie. Philipo avait six ans, Xavier bientôt neuf.

Ensemble ils jouaient à la guerre dans la décharge publique qui se trouvait en face de la maison des arrière-grands-parents. Aujourd’hui ils haïssaient les militaires. Six ans et demi, le divorce de ses parents avait été prononcé. L’assistante sociale avait fait son terrible et désastreux rapport, leur mère ne pouvait pas les loger, le galetas où elle vivait étant vraiment trop petit, leur père, contre son gré, obtenait la garde des deux aînés. C’était un paradoxe, la première grande injustice des institutions envers Philipo.

Un soir d’été, dans la 403 break noire de leur père,  un véritable corbillard porteur de jours funestes, ils furent embarqués vers une destination inconnue,  vers une autre vie et quelle vie….

La vision de leur mère et de Julia, serrées l’une contre l’autre leur silhouette diminuant dans la lunette arrière de la voiture et disparaissant, inexorablement…

Ils auraient pu pardonner à leur père. L’endroit où ils avaient été emmenés n’était pas le problème, c’était chez qui ! Ils furent accueillis par un Barbe bleue en jupon.

C’est là qu’ils comprirent qu’aucun pardon ne serait possible. Comment leur père avait il pu quitter leur mère pour un tel chef d’œuvre en péril ? Il aurait pu avoir la délicatesse de choisir une femme ! La méchanceté personnifiée, « folcoche » des temps modernes et bigote de surcroît, incarnait la charité chrétienne façon inquisition. La folcoche d’Hervé Bazin était un ange à côté de leur belle-mère. Ils ne la retrouvaient dans aucun de ces deux mots.

Punitions, brimades, coups, la révolte grondait déjà, la haine était en gestation, au creux de l’estomac d’abord, pour ensuite éclore dans le cœur, se répandant comme un cancer dans tout le corps pour ne plus le quitter, jamais. Les agissements de la marâtre, furent l’effet déclencheur du refus de toute autorité quelle qu’en soit la provenance. Jamais plus personne ne leur ferait baisser la tête, ni les yeux ! Surtout pas elle. Vomissant quotidiennement sa haine sur ces deux gosses (déjà déchue de ses droits maternels d’un premier mariage), elle n’allait pas s’occuper de la progéniture d’une autre. Elle les colla donc en pension, se débarrassant définitivement de ces deux fardeaux encombrants.

Pendant neuf années, des pions kapos trop zélés, se succédèrent pour casser la volonté de Philipo. Xavier crut trouver le moyen d’échapper à ce collège de redressement et quitta son frère pour aller dans un autre milieu tendance carcérale… l’armée !

Peu à peu, Philipo comprit que ces hommes n’étaient pas naturellement autoritaires. Au contraire, quelqu’un leur en donnait l’autorisation, et celui-là la prenait d’autres hommes et ainsi de suite. Il se trouvait confronté avec les institutions et leurs hiérarchies au terrible et dérisoire pouvoir décisionnel ! En l’occurrence, celui de briser les rêves d’un enfant.

C’est un insoumis qui allait quitter la pension. Un révolté qui allait demander des comptes à cette vie, cette voleuse de ses plus beaux printemps, qui allait inéluctablement, un jour ou l’autre, lui rendre justice. Il fugua le jour même de ses seize ans.

 

Visiteurs total du site :

Hit Counter

Contactez-nous: memoireculture@club-internet.fr

Dernière modification :26 juin 2008