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La tentation de la déconne

 

 

Mon avenir se présentait bien. J’avais jusqu’ici franchi avec succès toutes les étapes qui me menaient à l’âge de la maturité. Mes examens en poche, je pouvais prétendre à une vie professionnelle dans des bureaux, m’épargnant ainsi des efforts physiques pénibles. Je n’avais apparemment pas de raison de me détourner de la voie sage et raisonnée que mon entourage s’attendait à me voir suivre. Le bonheur n’était pas loin : bientôt j’allais signer un contrat à durée indéterminée dans une entreprise en bonne santé, j’allais rencontrer la femme de ma vie et allait fonder une famille. J’allais posséder une ou deux voitures, j’allais faire construire une maison pratique et agréable, j’allais gérer mon compte en banque de façon à pouvoir financer les vacances d’été au bord de la mer, les vacances d’hiver à la montagne, et puis m’assurer une retraite aisée par l’entretient d’un compte épargne. La stabilité quotidienne, le confort routinier, la sérénité imperturbable seraient mes compagnons de mon bonheur pour vieillir comblé, pleinement satisfait de la banalité de mon existence. Mais, voyez-vous, je me disais que cela n’était pas possible tout de suite. Je savais que cet avenir pouvait attendre. Je ne me pensais pas capable d’assumer tout cela immédiatement, car j’entrevoyais une voie plus divertissante, plus amusante, plus éclatante. Avant de m’impliquer dans un environnement social ordonné, organisé, régi, dans lequel la valeur des hommes et des femmes est proportionnelle à leur productivité et à leur niveau intellectuel, je devais rechercher l’originalité dans la rébellion. Toute cette bienséance m’incommodait, me donnait la nausée, et me révoltait, car j’avais envie de quelque chose de plus excitant et fou. Je me sentais attiré par une certaine forme d’aventure. J’allais juste vivre une ou deux saisons en enfer.

 

 

Des moments marquants avant la vie d’adulte responsable

 

Jusqu’au milieu des années 90 en France, chaque jeune citoyen était à priori obligé d’accomplir son service militaire. Il lui fallait passer un an dans quelque caserne, établissement ou bâtiment de l’armée, à porter l’uniforme, à obéir aux ordres hiérarchiques, à se plier aux règles strictes de la vie en commun du régiment (horaires de réveil, date des permissions de sortie, etc…)

Cette période obligatoire était l’occasion pour certains jeunes instables, dispersés, sans avenir brillant d’être régis, dirigés, encadrés autoritairement. Par la force du devoir ils gagnaient en vigueur et en confiance en eux, soutenus par la régularité quotidienne des exercices militaires.

Pour d’autres jeunes, cette période pouvait interférer avec la fin des études. Alors que ces diplômés avaient atteint un certain niveau de connaissances et qu’ils auraient pu prétendre à exercer immédiatement les fonctions pour lesquelles ils étaient compétents, le service militaire les contraignait à mettre entre parenthèses cette voie vers laquelle ils se destinaient, pour accomplir leur devoir.

Seuls les réformés malgré eux (les chanceux « naturels ») et les réformés volontaires (ceux qui avaient provoqué leur chance, qui avaient fait exprès d’être mis de côté) jouissaient de leur jeune liberté, et pouvaient disposer de leur existence selon leurs désirs. Les réformés volontaires étaient des branleurs, des anarchistes parce qu’ils refusaient activement ce qu’on leur imposait. Certes il fallait être un peu malhonnête, faire preuve d’une certaine mauvaise foi et jouer parfois la comédie pour se faire réformer, mais il fallait aussi de l’inventivité, de la créativité, de l’imagination pour trouver l’excuse à même de permettre la dispense, pour disposer de la raison qui allait éviter de gâcher inutilement un an dans un contexte peu intéressant.

 

Notre génération n’a pas connu le service militaire, et n’a, à fortiori, pas connu la guerre. C’est heureux. Je ne connais de la guerre que par les reportages télévisés, les fêtes commémoratives, les films à effets spéciaux basés sur des événements réels, les jeux vidéos, et les rares discussions à ce sujet avec des membres de ma famille qui ont vécu en contexte guerrier. La guerre ne m’obsède que quand je m’en remets aux médias qui sont prompts à m’informer sur la tenue de combats dans des endroits du monde lointains que je ne connaît pas forcement d’emblée. La guerre ne m’est familière que par la perception éloignée que j’en ai. Les seules idées réelles de violence, les seules sensations qui m’ont été données de ressentir, et qui ressemblent peut-être à la violence d’un bombardement ou d’un assaut terrestre par exemple, me proviennent d’enceintes suramplifiées m’envoyant dans les tripes un beat sur un rythme ravageur.

En effet, les musiques actuelles sont pourvoyeuses d’une certaine violence, dès le moment où l’on a l’audace de vivre la musique de façon forte, c’est à dire de pousser le volume sonore au maximum. Je pense que l’art musical du rock et des musique électroniques a pour but de créer une certaine beauté auditive et sensitive qui remplace la beauté atroce, ignoble et insupportable de la guerre (la traduction latine de guerre est « bellum »). Ce n’est pas un hasard si des groupes de Rock utilisent le thème de la guerre à des fins artistiques (Comprendre « Rock » dans un sens large). Ainsi les célèbrissimes « U2 » sont nommés en référence au bombardier américain qui a largué sur Hiroshima une des bombes de la capitulation japonaise. Le groupe de pop « Indochine » reprend le nom du pays aujourd’hui appelé Viêt-Nam dans lequel les troupes de l’armées françaises se sont enlisées au cours des années 50. Le groupe de Punk « Parabellum » porte le nom d’une arme allemande utilisée durant la seconde guerre mondiale. Les groupe de Métal « Manowar » (Guerre manuelle) et « In battle » (au combat) participent eux aussi à la reprise de l’univers guerrier à des fins artistiques. Et je ne parle ici que des noms de groupes, car ce n’est pas le lieu de dresser une liste des titres composés par ces groupes et d’innombrables autres, ayant pour thème la violence de la guerre.

Les anciennes générations ont tremblé à l’idée de devoir se battre pour la patrie. Certains ne peuvent oublier les restrictions pénibles, les privations douloureuses, les pertes irréversibles subies au cours de périodes d’insécurité permanente, de peur, voire de terreur dues à la guerre. La paix épargne aux jeunes générations les angoisses infâmes de la guerre. Mais si la violence extrême de la guerre n’est plus imposée, il s’agit pour les jeunes de vivre ses peurs dans un contexte civilisé.

Alors que l’intention guerrière voulait le mal par une brutalité sauvage, par une violente barbarie, l’artiste moderne se doit, consciemment ou inconsciemment, de jouer avec cette  violence pour provoquer la catharsis du mal. Ainsi, en exprimant une force semblable au pire mais atténuée, il provoque le frisson du danger sans réellement mettre la vie en péril.  C’est une des forces des musiques actuelles que de pouvoir canaliser la violence, le chaos, le désordre infini du monde dans un art organisé, structuré, construit, agencé de manière à donner à ressentir du beau et du plaisant. Aujourd’hui il est possible de se faire violence, peur et plaisir juste en assistant à un concert de rock « bien sauvage » ou simplement en visionnant un film d’horreur. Les films d’action ou d’aventures valent aussi le coup.

 Par ailleurs, il suffit d’ouvrir les yeux le lendemain d’une « rave-party », et de regarder le terrain sur lequel se sont éclatés tous les « Teufeurs » pour déclarer «  c’est un vrai champ de bataille, ici ! » Le piétinement enthousiaste des publics des festivals fait autant de ravages sur un terrain que le passage de l’armée d’Attila.

Dans le voisinage gêné par le bruit occasionné par ces fêtes, on se plaint principalement du tapage nocturne. Le volume sonore excessif cause des nuisances à des personnes aspirant à la tranquillité nocturne. Les générations se succèdent, et les pratiques culturelles évoluent. Et puis les communautés se côtoient sans toujours se comprendre. Cela crée des chamailleries, des disputes, des guerres gentilles. Ainsi parmi les plaintifs, il existe des anciens combattants qui, même une accord trouvé, même le volume calmé, n’en apprécient pas pour autant de sympathie les musiques actuelles, et cela parce que les rythmes de la batterie leur rappellent trop les horreurs, le cauchemar éveillé de la guerre (il y a des batteurs de « Death métal » qui imitent à la perfection le vacarme d’une mitrailleuse).

 

Voilà donc qu’il me fallait faire l’expérience du danger. Je devais prendre des risques, coûte que coûte, parce que je ne me sentais pas prêt à vivre rangé, propre, poli comme ce à quoi ma bonne éducation me destinait. Aucune guerre dans le monde ne me concernait, donc je n’allais pas m’engager dans l’armée. Il n’y avait pas non plus de révolution à faire : mai 68 était passé depuis presque 35 ans. Ce qui me tentait, c’était le rock, les filles et la drogue. Ce qui m’attirait, c’était la fête. Bien sûr j’avais d’autres plaisantes passions comme le basket-ball, le football ou les jeux vidéos mais le rock et la fête me passionnaient plus que tout.

 

 

Enfermement dans des responsabilités de bureau

 

Pour subvenir à mes besoins, et pour me donner les moyens de vivre mes passions plus profondément, je devais trouver un travail. Au bout de quelques mois de chômage indemnisé les allocations ASSEDIC ne me suffisaient plus.

Fort de mon diplôme récent, j’entreprenais alors les démarches pénibles de candidature à mon premier emploi à un poste relativement qualifié (Lettres de motivation, CV, entretiens…) À force de persévérance, j’arrivais à me persuader que j’étais le meilleur candidat pour les postes auxquels je me présentais. L’enthousiasme feint que j’arborais et la confiance en moi d’apparat que je présentais me permirent de convaincre mes interlocuteurs que j’étais la personne adéquate. Pour obtenir mon emploi je ne mentis pas. Je déguisais juste mes penchants obscurs de façon à faire croire que j’étais raisonnable, sérieux et digne de confiance. Je ne laissais transparaître de moi qu’un aspect lisse et respectable, car je jouais une comédie contrainte et retenue qui allait me permettre d’être embauché. Je signais mon contrat une semaine après, avec la satisfaction d’avoir réussi à masquer ma malignité.

Dans cet univers restreint et clos qu’était mon bureau, ma liberté se trouvait soudain comprimée. Certes le matériel informatique convenait à mon activité tant il était moderne, certes téléphone, fax et e-mails me permettaient de communiquer efficacement avec les clients, les fournisseurs, et mon directeur quand il était en déplacement, certes mon fauteuil de bureau à roulettes m’épargnait les levers inutiles dans mon espace de travail destiné à la productivité intellectuelle, certes les projets qu’on commençait à me confier étaient dignes d’intérêt, concernants, captivants pour quelqu’un qui s’intéressait à ce domaine d’études. Certes. Mais, pour moi, au bout d’un mois, tout cela devenait insupportable.

Après avoir fait preuve de bonne volonté pendant les premiers temps, j’eus le pressentiment que je ne pourrais m’engager durablement dans une fonction avec tant de responsabilités à charge. Un moment fut nécessaire avant que je ne me rende compte à quel point le stress, la pression, la nécessité des résultats en terme de productivité et d’efficacité ne convenaient pas à ma personnalité incline à la défonce et à la déconne. Et pourtant cette entreprise me faisait confiance, j’étais en contrat avec elle, je ne pouvais pas la lâcher à ce moment là. J’étais lié, attaché, dépendant à elle parce que si je quittais cet emploi je ne trouverais aucun poste aussi lucratif ailleurs. De plus si je rompais le contrat de ma propre initiative je ne bénéficierais pas des ASSEDIC. J’étais prisonnier de ce que j’avais signé. J’étais condamné à faire travailler mes méninges 35 heures par semaine, selon les horaires 8h00-12h00 / 13h00-16h30. Je devais me plier aux règles de l’entreprise et me soumettre aux consignes de mon patron.

J’étais sensé mobiliser le meilleur de mon énergie mentale afin de faire avancer les dossiers en cours au plus vite. J’étais supposé exercer mon métier en mettant les connaissances acquises lors de mes études au service des résultats et des performances de l’entreprise. On comptait sur ma vigilance quant aux imprécisions et aux erreurs, sur ma rigueur scientifique, sur ma volonté de me rapprocher du meilleur et du plus parfait pour gagner des parts de marché. On attendait beaucoup de moi. Mais je ne m’attendais pas vraiment à tout cela. Mon cerveau se trouvait soudain sollicité comme il n’était plus habitué depuis la fin de mes examens. Plus que jamais j’avais besoin d’échappatoires, de divertissements, de quoi m’amuser. Les heures de bureau, qui me prenaient 20% de mon temps de la semaine, me rapportaient 100% de mes revenus financiers, que j’allais dépenser pour me dé-penser, me défouler, me déstresser de la concentration, de l’attention et de la rigueur raisonnée que requéraient mon travail.

 

Un employé sérieux se doit de veiller à ce que ses loisirs n’influencent pas sa productivité, n’affectent pas négativement son efficacité au travail. Il doit savoir-faire la part de ses activités et s’organiser de telle sorte que quand il est à son poste, il pense au maximum aux affaires qu’il gère. Il réussit s’il se réalise dans une schizophrénie, dans la mesure où ce qu’il fait durant son travail et durant ses heures de loisir diffèrent. En effet il peut coexister en une même personne deux êtres qui se chamaillent continuellement : celui qui doit gagner sa vie, et celui qui veut se faire plaisir. En ce qui me concerne, comme le premier était trop sollicité, voire surmené, le deuxième entra en crise de jalousie : il ne supporta pas qu’on lui enlève la considération, l’attention, le temps que je lui accordais jusqu’alors. De là vint mon irrésistible besoin de débauche et défonce dès les heures de bureau terminées.

 

 

Des soirs et des fins de semaines troubles

 

Moi, soucieux, tracassé et stressé le jour, me faisait intentionnellement très oublieux et distrait le soir et les week-ends : je compensais le poids de mes pensées par l’excès de consommation de drogues afin d’atteindre provisoirement un néant plaisant, un vide sensationnel. Par exemple, j’aimais abuser de l’alcool, prendre une cuite en faisant la fête avec mes potes le samedi soir. C’était l’occasion de « vomir sa semaine », c’est à dire de me débarrasser un temps des responsabilités m’incombant. Ainsi c’est dans des ambiances festives que je me délassais de la solitude de mon travail enfermé. La nuit m’offrait un refuge de délire et de folie nécessaire à mon équilibre. Avec mes potes nous nous réunissions chez moi ou ailleurs pour nous imprégner de la puissance vibrante des enceintes de la chaîne HF crachant la dernière « Bombe », le dernière « Tuerie » musicale du moment, ainsi que pour nous imbiber d’alcool et pour nous « déchirer la tête » par la magie ravageuse de quelque pétard ou de quelque bang. Autant de pratiques culturelles mauvaises pour la santé, mais terriblement indispensable à notre bien-être de l’instant. Et quand une soirée débutait comme cela, ce ne pouvait être qu’un prémisse à un crescendo de défonce et de débauche : il nous fallait toujours plus. C’est ainsi que les sorties s’improvisaient à la recherche de quelque endroit propice à faire de nouvelle rencontres, ou bien à continuer la piste en direction de Rien. C’était absurde, mais absolument jouissif.

Il existe des lieux couramment nommés bars de nuit, boîtes de nuit, salles de concert, etc... dans lesquels la satisfaction sensuelle peut se compter approximativement en nombre d’individus, potes ou inconnus, présents dans l’endroit, et participant activement à la folle ambiance, au brouhaha, au désordre par leur conversation déconneuse, leurs mouvements dansants, leur avidité festive, en nombre d’unité d’alcool et de tabac (mêlé de Hasch ?) consommées par ces individus, en nombre de Watts délivrés par la sono et en nombre d’événements musicaux par seconde que transmettent ces enceintes. Plus cette satisfaction sensuelle, cette quantité de plaisir est élevée dans un espace-temps déterminé, plus le souvenir de la jouissance perdure ensuite. Ce sont des moments forts. Les  défaillances, les exubérances, les folles surprises, et les passionnantes rencontres que j’ai expérimenté en des circonstances semblables étaient mes alliés pour combattre la lassitude de mes heures de bureau.

 

 

Confusion, errorisme et bonheur du chômage indemnisé.

 

 « Si vous n’avez rien à gagner en travaillant, vous n’avez pas grand chose à perdre en ne fichant rien. Vous pouvez donc plomber votre entreprise par votre passivité, et cela sans courir aucun risque : il serait dommage de ne pas saisir cette occasion. Plus de métier, plus d’autorité, plus de travail non plus: une chance à saisir, mais faire semblant d’être occupé n’est pas toujours si facile. »

Corine Maier - Bonjour paresse (De l’art et de la nécessité d’en faire le moins possible en entreprise) - Editions Michalon - 2004

 

Peu à peu, à mesure que mon intérêt pour mes activités diurnes décroissait, divers démons grappillaient de l’importance en moi, grignotaient ma conscience de telle sorte que je devenais globalement de plus en plus distrait. Il faut dire que je me couchais de plus en plus tard, me contentant régulièrement de 5 ou 6 heures par nuit, ce qui n’aidait pas, vous vous en doutez, à la bonne marche de mon cerveau. Au vu des cernes noires sous mes yeux et de mon teint de zombie, il arrivait que mon patron me considérât comme un drogué, un camé, un toxicomane inapte à assumer ses fonctions. J’arrivais tous les jours en retard et il arrivait que, épuisé par mes excès, je n’entende même pas le réveil matinal. Je devenais imprévisible, ingérable et indirigible. Ma schizophrénie prenait une tournure négative quant à mon efficacité au bureau : désormais, la prépondérance que j’accordais à mes passions nuisait à mon fonctionnement raisonnable. Je ne récupérais pas de mes abus plaisants, et c’est comme si mes heures de rêve que j’aurais dû accomplir la nuitamment réclamaient leur existence en se manifestant par une espèce de flou mental, de brouillard intellectuel, et par des hallucinations portant atteinte à  mon professionnalisme, causant du tort à mon « intégrité bureautique ». Mon envie jeune et sauvage de ne pas perdre un instant de plaisir durant mon temps libre, quitte à en subir les conséquences en terme de productivité et d’efficacité dans le travail me faisait avoir un comportement de moins en moins concentré sur mes affaires : je m’en foutais de plus en plus. Je perdais de vue la nécessité d’accomplir mes tâche le plus correctement possible. A cause de l’incompatibilité fondamentale entre les deux « versants » de ma personnalité, à cause de la différence de nature entre ces deux « moi » cohabitant, les jours de la semaines devenaient pour moi difficiles : mes deux existences se parasitaient et interféraient l‘une-l’autre sans que je n’arrive plus à reconnaître la limite, sans que je n’arrive plus à définir une frontière stable entre le sérieux et le délire. Aussi, je manquait à chaque instant de commettre une faute grave qui signifierait pour moi l’éjection de l’entreprise, la perte immédiate de mon emploi sans que je puisse sauver mon cas par quelque excuse que ce soit. Mr. Hyde me conduisait vers un crime que Docteur Jekyll voulait empêcher.

Reprenant mes esprits et me rendant compte qu’il me restait encore quelques mois à être au service de ma société, je résolus de me calmer provisoirement, de mettre un frein à la frénésie qui m’aurait emporté vers le désastre, la catastrophe, le cataclysme, la fin du monde: non seulement la faute grave aurait sali mon honneur, mon nom et me m’aurais causé une infâme réputation auprès de n’importe quelle autre entreprise (le gars à ne pas embaucher), mais en plus la faute grave m’aurait privé du chômage indemnisé. C’eût été le pire de tout ce qui eût pu m’arriver. Il eut été inconscient de continuer d’alterner travail et défonce de la façon décrite plus haut. Non, il fallait que je reste intelligent, que je garde présence d’esprit et vigilance, pour m’en sortir avec finesse et délicatesse. Je ne devais pas me faire gravement lourder, je devais absolument éviter d’être mis à la porte pour faute irréparable et impardonnable. La solution idéale, c’était de me faire « déposer », c’est à dire de faire mon boulot de façon la plus paresseuse possible, sans outrepasser les limites de fainéantise qui m’auraient mise en fraude, et d’être tout bonnement remercié à la fin de mon contrat sans que mon employeur ne daigne me proposer de renouveler mon contrat de travail.

Pour me faire gentiment, tranquillement, paisiblement « déposer », je devais devenir médiocre, mauvais, incompétent, inconséquent quant aux projets qui m’étaient confiés. Je devais accomplir mon travail sans me forcer, sans rechercher la compétitivité, en négligeant certains aspects, en oubliant de vérifier certains détails, en ignorant volontairement des peccadilles commises ici et là dans le traitement des dossiers. Ce n’était pas difficile, de me faire « déposer ». Il fallait juste que je devienne un petit « erroriste », un semeur d’erreurs, un pourvoyeur d’infimes bourdes non répréhensibles, mais qui, du haut de mes responsabilités provoquaient des pertes néfastes à l’entreprise, car les petites erreurs à un poste relativement élevé coûtent plus cher que des erreurs d’exécutant à des fonctions moins importantes. Cela énervait mon directeur qui ne comprenait pas ces imprécisions mais qui ne pouvait intenter aucune procédure à mon encontre, parce qu’il me suffisait d’user d’un peu de mauvaise foi, de mensonge, déguisement de la réalité pour me permettre de m’en sortir innocemment, comme si cela n’avait pas d’importance. Moi, cela me faisait rire ironiquement. C’était drôle de faire exprès d’échouer. C’était amusant. Je me moquais des méthodes, des plans et des stratégies pour réussir une carrière comme celle que mon patron était en train de mener. J’étais sceptique quant à la nécessité de devoir tous les jours s’astreindre à une rigueur et une précision qui figeraient mon visage dans un sérieux froid, blasé, routinier. J’avais envie de rire. J’avais envie de m’amuser. Je voulais délirer et me défoncer à temps complet. Je désirais revenir à la douce indolence du chômage indemnisé. Je voulais encore jouir de ma liberté. Le système économique et social allait me rémunérer à faire ce que je désirais. J’avais su provoquer ma chance en flirtant avec les limites du système, comme en leur temps l’avait fait les réformés volontaires. J’étais content de ma bêtise, de ma gentille rébellion contre l’exploitation capitaliste et de mon insoumission au conformisme économique ambiant. Je portais les cheveux longs et je ressemblais à Jim Morrisson. J’avais des opinions politiques d’extrême gauche et une attitude de branleur.

 

 

La création littéraire, la poétique

 

J’ai donc fait le choix du désordre, j’ai voulu expérimenter la paresse et une espèce de liberté sauvage. J’ai mis en œuvre les moyens malins pour m’échapper de la voie digne, responsable et respectable qui m’attendait. J’ai pris le risque de perdre le bénéfice d’un comportement jusqu’alors irréprochable. J’ai eu l’audace d’aller vers des loisirs prolongés, de prendre des vacances plus longues que toutes celles que j’avais vécues. Célibataire et chômeur, sans contraintes familiales ni patronales, je goûtais au luxe délicieux de l’oisiveté et de la défonce chronique. Désormais je pouvais me coucher à l’aube, me réveiller à quatre heures de l’après midi, en n’ayant en tête que des préoccupations légères et décontractées. Je pouvais me consacrer à mes passions, m’adonner aux activités qui me tenaient le plus à cœur.

Une fois passée l’adaptation à mon nouveau mode de vie totalement désorganisé, déréglé et bordélique, ma créativité allait être le meilleur moyen de ne pas perdre conscience de ma situation. Désormais je disposais de possibilités infinies, tant en bien qu’en mal, parce que j’étais libre de faire ce que je désirais. Dans ma perte de repères, dans mon désordre environnant, dans ma liberté sauvage qui faisait de moi un être plus que jamais incontrôlable, insaisissable et furtif, j’aurais pu  sombrer dans la noire confusion, dans le trouble absolu et dans la folie totale. Mais la poésie allait me sauver du néant.

 

Sauvad P. Beaunouveausse. Mamers.

« Heures de bureau et désordres accessoires »

Un livre pour les travailleurs, les fauteurs de troubles, les paresseux et les fêtards.

Éditions Mémoires et Cultures. 2004
 

La meurtrière du vigile

 

La meurtrière du vigile

A des pattes de velours et des membres agiles.

Elle a pénétré dans le mirador

Et vers le haut poste, telle une chatte, se faufile.

 

À son pouvoir elle veut s’en prendre.

Elle arrive pour le descendre.

 

L’assommer d’un seul coup semble l’évidence,

Pour qu’il tombe mort, inconscient.

Il lui reste un bref moment de surveillance,

Avant qu’il ne perde connaissance.

 

À son pouvoir elle veut s’en prendre.

Elle arrive pour le descendre.

 

Elle s’en approche d’un pas discret,

Tandis qu’il reste aux aguets.

Ce bon maton, sur le qui-vive,

Ne se doute pas de ce qui va suivre.

 

Car la malicieuse est à l’affût

De la moindre baisse de la garde,

De la moindre distraction capable

De faire en sorte qu’elle le tue.

 

Et voilà que sa concentration craque :

Un mouvement sensible l’a trahi.

Alors la fauve passe à l’attaque,

Et choque la cible tant haïe.

 

À peine le temps de l’alerte,

Que la victime gît à terre.

 

La criminelle, satisfaite,

Rit de cette nécessaire perte,

Et laisse là le corps inerte,

Pour courir à d’autres meurtres.

 

Sauvad P. Beaunouveausse.

 

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Dernière modification :26 juin 2008