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Claude Cailly, Perche, Histoire, province, territoire, tourisme,

 

Qu’est-ce que le Perche ?

 

Par :Claude Cailly, natif et historien du Perche.

Les Percherons écrivent N°1.

Éditions Mémoires et Cultures.

 

 

A cette question lancinante, il n’a jamais été donné jusqu’à présent de réponse satisfaisante. Certains historiens (Vicomte de Romanet, Max Grignon et Philippe Siguret) et géographes (René Musset, Jean Pelatan) s’y sont employés. Dans nos propres travaux d’histoire économique et sociale, pour des raisons d’utilisation actualisée et simplifiée des données statistiques, nous avons retenu le cadre administratif actuel – arrondissements de Mortagne-au-Perche et de Nogent-le-Rotrou – prévalant déjà depuis plus de deux siècles, au risque de choquer les puristes et les nostalgiques de l’ancienne « province » du Perche. Ce cadre ne correspond pas exactement à ce que l’on nomme généralement Le Perche. En effet, il englobe les cantons – normands - de L’Aigle et de Moulins-la-Marche dans l’Orne et une petite partie – non percheronne – des cantons de La Loupe et de Thiron-gardais en Eure-et-Loir, alors qu’il exclut une partie du canton actuel de Brou qui était percheronne et quelques communautés relevant aujourd’hui de l’arrondissement de Mamers (Sarthe) et de celui  de Vendôme (Loir-et-Cher).

En réalité, la difficulté de cerner les contours du Perche repose sur une confusion entre un territoire physique assez aisément identifiable selon des critères géomorphologiques et un territoire géopolitique, au contraire, diversement appréhendé et souvent défini par commodité par le concept de « province ». Or ce terme n’a jamais constitué, dans la France du XVIIIè siècle, une entité administrative objectivement délimitée et officielle. Seules les circonscriptions financières et de police (généralité ou intendance, élection, subdélégation, grenier à sel) et celles ecclésiastiques et judiciaires constituaient les rouages essentiels de l’Etat, même si leurs limites n’étaient pas toujours fixes et précises (comme celles des bailliages par exemple). Les autres notions telles que « province » et « pays » recouvrent certainement une réalité socioculturelle profondément enracinée mais ne relèvent pas de l’histoire administrative. Cette confusion s’est perpétuée voire renforcée au XIXè siècle sous l’influence des idéologies provincialistes en réaction au jacobinisme révolutionnaire et post-révolutionnaire. Il n’est pas difficile d’en trouver trace dans l’historiographie percheronne depuis deux siècles...

Aucun critère unique et précis ne permet donc d’identifier le Perche en tant qu’entité régionale ;  celui-ci n’ayant jamais cessé de constituer un imbroglio juridique et administratif. Ainsi sous l’Ancien Régime, le Perche tel qu’on l’entend généralement relevait de deux généralités (Alençon et Orléans), cinq élections (Mortagne, Verneuil, Châteaudun, Chartres, Le Mans), sept subdélégations (Bellême, Mortagne, Nogent, Verneuil, Châteaudun, Chartres, Mamers), sept bailliages royaux (Bellême, Chartres, Châteauneuf-en-Thymerais, Janville, Le Mans, Mortagne, Verneuil), de trois Directions des Gabelles (Alençon, Le Mans, Orléans), dont dépendaient douze greniers à sel (Authon-du-Perche, Bellême, Brezolles, Brou, Chartres, La Ferté-Bernard, L’Aigle, Mamers, Mortagne, Nogent-le-Rotrou, Rémalard, Verneuil), sans compter son écartèlement religieux entre quatre diocèses (Chartres, Evreux, Le Mans, Sées) et sa soumission à six coutumes différentes : celles du Grand Perche, du Perche-Gouet, de Châteauneuf-en-Thymerais, de Chartres, du Maine et de Normandie.

Néanmoins, une confrontation attentive de ces circonscriptions révèle que le « Grand Perche », c’est-à-dire pour l’essentiel, l’élection de Mortagne, peut se prévaloir d’une certaine unité. Ce cadre représente en effet, la partie majeure, permanente et unifiante de cette imbrication depuis quatre siècles. L’élection de Mortagne comprend en effet la majorité des communautés de l’ensemble du Perche, pour une population d’environ 100.000 habitants en 1790 (les 2/3 de la population des arrondissements de Mortagne et de Nogent la même année), les trois villes : Bellême, Mortagne, Nogent, chefs lieux des trois subdélégations du même nom, la quasi-totalité des bailliages de Bellême et de Mortagne et la majeure partie des greniers à sel de Bellême, Mortagne, Rémalard et Nogent de l’Ancien Régime. Entité juridique surtout puisque, entièrement soumise à la Coutume du Grand Perche de 1558 (le cadre coutumier dépasse celui de l’élection), elle dépendait du Parlement de Paris, permettant de distinguer paroisses percheronnes et paroisses normandes qui elles relevaient du Parlement de Rouen. Ainsi,  Randonnai dépendait du Perche car soumis à sa coutume alors qu’Irai commune voisine relevait de la coutume de Normandie.

Cette relative homogénéité du Grand Perche est telle que les Constituants de 1789-1790 en ont tenu compte lors de la création des Districts fortement calqués sur les subdélégations de Bellême et de Mortagne et le Consulat lors de la création de l’arrondissement de Mortagne-au-Perche.

La pérennité de ce noyau central à travers les âges trouve sa filiation dans l’ancien Comté du Perche, cadre féodal, dont la spécificité a été officialisée par la Coutume du Perche en 1558 : les limites du Comté et des deux bailliages royaux de Bellême et de Mortagne coïncidant assez largement. Cette unité du Grand Perche d’origine féodale et coutumière – la seule en réalité jusqu’à la Révolution – a certainement dû, à travers usages et coutumes, doter l’ensemble régional de traits culturels particuliers qui se font encore aujourd’hui sentir. C’est sans doute en ce sens que les contemporains entendaient ou plutôt « vivaient » la « province » du Perche sans jamais en déterminer précisément le contenu.

Au plan juridique, administratif et culturel, une différenciation doit donc être établie entre grosso-modo le Grand Perche, d’une part, et le Perche Gouet (c’est-à-dire les Cinq Baronnies : Alluyes, Authon, La Basoche, Brou, Montmirail, soumis à la coutume générale de Chartres contenant quelques dispositions spécifiques au Perche-Gouet) et le Thymerais, (soumis à la coutume de Châteauneuf-en-Thymerais « absolument contraire à celle du Perche ») d’autre part.

Nous avons démontré ailleurs que ces différences se retrouvent également au plan démographique et économique sous l’Ancien Régime et pendant une grande partie du XIXè siècle.

Les nouvelles structures administratives mises en place par l’Assemblée Nationale en 1789-1790 accentuèrent cette division administrative et judiciaire antérieure en ôtant, cette fois, au Grand Perche son unité par la création de deux départements auxquels il se rattachera désormais.

Alors que les districts disparurent avec la Constitution de l’An III (1795), les cantons de 1790 subsistèrent jusqu’au début du Consulat, époque de création des arrondissements actuels et de nouveaux cantons dont la configuration s’est maintenue sans modification majeure. Seules 33 communes (22 dans l’arrondissement de Mortagne et 11 dans l’arrondissement de Nogent) de faible importance furent supprimées au cours du premier tiers du XIXè siècle et une seule création – celle du Gué-de-la-Chaîne par démembrement de Saint-Martin-du-Vieux-Bellême – fut opérée en 1872. Plus récemment, après une longue période de stabilité, quelques suppressions-réunions sont intervenues, mais elles restent trop modestes pour bouleverser une structure administrative de base pluriséculaire.

 

N.B. Pour en savoir plus et, notamment, pour consulter les cartes administratives, fiscales, coutumières, judiciaires, religieuses du Perche sous l’Ancien Régime et la Révolution, le lecteur peut se référer à ma thèse : Mutations d’un espace proto-industriel : Le Perche aux XVIIIè – XIXè siècles, Fédération des Amis du Perche, 2 vol. 1993 ou à l’article paru dans les Cahiers Percherons 1987-1, p. 28-44.

 

 

 

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Dernière modification :07 mars 2008