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Cette pièce a été écrite d’après des témoignages recueillis de femmes et d’hommes…
Venus d’ailleurs Guillaume Hasson. Compagnie Octogone. Paris. « Femmes et Hommes de la Boissière ». Editions Mémoires et Cultures.
LE NARRATEUR Ici, maintenant, à Montreuil, je ne pourrais pas relater ces rencontres avec ces femmes et ces hommes de la Boissière, sans parler d’un autre endroit du monde. Un triangle de terre loin à l’est, d’accès difficile, où se côtoyaient sur quelques kilomètres trois frontières, trois pays : la France, la Suisse, l’Italie… C’était, il y a déjà quelques années, par une fin d’après-midi de mai…
Je marchais à travers la montagne, en compagnie d’autres étrangers, un peu comme ceux d’ici, que j’avais eu auparavant l’occasion de voir rapidement une ou deux fois en ville. Nous étions une douzaine d’inconnus, et rien ne nous rassemblait encore que nos ombres longues et dignes qui se découpaient sur les versants éclairés par le soleil du soir. Parfois, sur des fleurs isolées, sur des bouquets de menthe et de gentiane, nous nous penchions pour observer ces brins de vie que l’hiver, enfin retiré, avait rendus à la lumière.
L’endroit nous obligeait à des gestes simples, comme de boire la même eau dans un ruisseau sans lit. Nous étions de la même consistance que ces nappes sauvages, fluides et sans limites, comme elles jaillies d’une terre profonde et lointaine, et dérivant au gré des aspérités, des obstacles et des vents. Voilà, dans la prairie mouillée des derniers alpages, nous avancions ensemble, le long d’un fil d’Ariane invisible qui, peut-être, dans le fond, ne menait qu’à ça, qu’à cette étrange consolation que nous offrait, tout entier et nu, un printemps balbutiant. Pas une maison, une église, une route recensée. Rien ici ne pouvait dire dans quel pays, sous quel ciel, entre qui et quoi. Nul passeur ne guidait nos pas, et sans savoir où sur la carte, nous n’étions cependant pas perdus. Voilà qu’au bout des jours et des nuits, des tentatives, des renoncements, des périples et des errances, au bout des amours engendrés par d’autres amours, au bout de cette chaîne fragile forgée par le hasard et la nécessité, nous étions bien ces passagers éphémères que la terre, dans son ellipse perpétuelle, a convoqués au même moment, et qu’elle réunit pour se donner en partage.
Je n’oublierai jamais ce sillage laissé au cœur de la montagne, comme une leçon aux guerres, aux exils, aux déportations, aux exclusions. Je n’oublierai pas, au-delà des barrières de la langue, ce silence difficile à briser, quand on cherche à faire raisonner la parole de ceux que les frontières un jour ont voulu rendre muets.
Les personnages entrent et se placent en fond de scène.
Voilà, c’est maintenant. Voilà ceux de Montreuil. Ils entrent sans bruit, un par un, dans cette salle aux volets de fer.
Ce sont des femmes, des hommes tous venus d’ailleurs, c’est-à-dire du delà de la plaine, de la colline, de la montagne ou de la rivière : des étrangers. Ils restent debout derrière les chaises, se demandant s’ils doivent boire le café dans les tasses disposées sur la table. L’indécision de leurs gestes trahit la gravité de cette audience qu’ils accordent à leur mémoire. Tous mesurent l’effort de parler, car bien souvent l’inavouable de la vie s’est réfugié loin en eux, sur de longues plages de silence.
Quelques mots, ils vont dire quelques mots, peu à peu, lentement. Est-ce qu’ils auront tout dit ? - Certainement pas. Est-ce que cela servira à quelque chose ? Si on le leur demandait, ils ne le sauraient pas, parce qu’il est difficile de connaître si ce qu’on a vécu a un sens pour les autres, quand on le sait à peine pour soi.
Un homme et une femme s’avancent timidement, un parapluie fermé à la main. LINGESAN Avant, nous vivions au Sri Lanka. C’est une île située dans l'Océan Indien, à cinquante kilomètres de l'Inde. Une terre magique arrosée de pluies chaudes, où la jungle et les montagnes recèlent des milliers de trésors, des temples très beaux où l’on rentre tête et pieds nus, des bois rares que l’on ne trouve nulle part au monde, et des animaux parfois dangereux comme les varans. Dans les rues au parfum de cannelle, des éléphants majestueux se promènent entre les étals des marchands chargés de riz, d’ananas, de melons, de bananes, de noix de coco et de thés aussi bons les uns que les autres. Ici, ce n’est pas pousser qui pose problème, mais arracher, tant la nature donne avec profusion.
MANI Entre janvier et avril, le soleil est chaud et les plages de sable sont bordées de pandanus et de palétuviers. J’aime me baigner dans la mer. (Désignant l’homme.) Lui, c’est mon mari. Je ne l’ai pas choisi, lui non plus ne m’a pas choisie. Notre mariage, c’est nos parents qui l’ont décidé. Mais je l’aime bien, et lui aussi, je crois qu’il m’aime bien, nous formons un beau couple. S’il avait été méchant, ça arrive quelquefois comme partout, je serais revenue chez mes parents, et puis voilà, c’est aussi simple que ça. C’était la belle vie.
Ils ouvrent leur parapluie et leur visage est marqué par une expression de terreur.
LINGESAN Mais les tamouls que nous sommes ont commencé par être maltraités par les cingalais.
MANI On n’y connaissait rien en politique. Mais bientôt, on nous a interdit de suivre des études supérieures. LINGESAN On nous empêchait de prendre des postes importants, dans l’administration, l’éducation, les banques.
MANI On demandait à nos enfants de s’engager dans l’armée, et s’ils ne le faisaient pas, on les considérait comme rebelles et on les jetait en prison.
LINGESAN Nous, on aurait bien voulu vivre ensemble, entre peuples amis.
MANI En harmonie, partager notre beau pays.
On entend des sirènes. Tous les personnages s’affolent, courent dans tous les sens.
LINGESAN Mais une nuit…
MANI Oui, une nuit noire…
LINGESAN Ils avaient coupé l’électricité dans toute la région.
MANI Notre maison, et celle de nos voisins…
LINGESAN …des bombes leur sont tombées dessus.
MANI Et nous nous sommes retrouvés sans toit. LINGESAN Sans nulle part où aller.
MANI L’armée cingalaise a réquisitionné notre chez nous.
Un autre couple s’avance, chaque partenaire avec une valise.
ABRNA Quand il y avait des attentats, la police frappait aveuglément sur ceux qui étaient tamouls. Beaucoup sont morts.
PONNAMPALAM Soixante mille. Toute l’île est déchirée.
ABRNA Alors tu es parti.
PONNAMPALAM Oui parti, pour un long voyage…
Ils distribuent aux autres personnages des cartes postales, des billets de train et d’avion.
ABRNA Singapour, Afrique, Amérique, Europe… Train, bateau, avion… à la recherche d’un autre pays, plus calme… On peut dire que tu as fait le tour de la terre…
PONNAMPALAM Et puis la France… La France, ça a été d’abord dormir bien, en sécurité. Mais seul, si seul.
ABRNA Mais tu t’es débrouillé, et tu es parvenu à me faire venir.
Elle se jette dans les bras de son mari. PONNAMPALAM Te voilà enfin !
ABRNA Tu m’as tellement manqué.
PONNAMPALAM Tu sens bon, notre terre natale.
ABRNA J’avais tellement de larmes dans les yeux que je ne le voyais pas bien, l’aéroport.
PONNAMPALAM (avec fierté) Tu sais, ici tu es à l’abri. Tu as un statut.
ABRNA (avec fierté) Celui de réfugiée politique.
PONNAMPALAM On veut y arriver, même si le boulot est dur. Moi, j’ai été cuisinier dans un restaurant espagnol. Olé, je prends un poids de cinquante kilos qui m’abîme l’épaule… Cinq ans de chômage !
ABRNA On veut y arriver. Alors on va à l’école, on apprend le français. La télévision aussi, c’est un bon professeur. Les premiers mots que j’ai appris c’est bonjour, au revoir, dormir, partir. Et puis tout de suite après : la poste. Pour les lettres, le téléphone, les mandats, c’est un mot qui sert énormément, la poste.
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