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Chapitre 1

 

 

Février 2001

 

Je marche lentement sur cette longue plage de Camargue, mon chien m’accompagne et j’ai l’impression qu’aujourd’hui plus rien ne peut m’arriver. Un sentiment vague, teinté de souvenir, d’amour et de tendresse, m’étreint.

Je m’appelle Yannick Césari, comme mon nom l’indique, je suis d’origine corse mais fondamentalement Provençal. Je suis né à Aix en Provence.

Je vais avoir cinquante ans.

Je fixe longuement le paysage qui s’offre à moi, je ne peux m’empêcher de contempler avec émotion la crête des vagues et le vent qui soulève le sable, dans un spectacle que seule cette région peut offrir en hiver. Je relève légèrement le col de ma veste et parcours des yeux cette étendue désertique où migrent des colonies de flamants roses. En traversant un chemin de terre, j’observe les taureaux parqués dans leur enclos, qui déambulent dans la froidure de l’hiver.

La semaine a été difficile, les plaidoiries au tribunal, l’étude des dossiers, les déplacements incessants au parloir de la prison de Bastia, me font quelquefois regretter d’avoir choisi le métier d’avocat. J’aurais pu être écrivain, enseignant, poète ou homme politique, mais la vie trace son sillon sans prendre le chemin le plus facile ou le plus court. J’habite un petit village du nord de la Corse du nom de Pragialasca et chaque matin je me rends à mon étude de Bastia, parcourant ainsi les quarante sept kilomètres qui séparent les deux localités. Je suis associé à mon cousin Paul qui est avocat lui aussi. Depuis plus de vingt cinq ans, nous partageons ce quotidien professionnel et une forte affection nous lie.

 

J’ai décidé de m’installer quelques jours chez mes parents à Aix en Provence afin de retrouver calme et tranquillité. À chacune de mes visites, je me rends en basse Camargue. Les bords de l’étang de Vaccarès, les marches le long des dunes de sable et l’envol des oiseaux migrateurs contribuent à me détendre et à me faire oublier la misère humaine qui est mon lot quotidien. C’est dans ces moments d’apaisement et de solitude que je me laisse aller à voyager dans mon passé, dans ce qui fut ma plus belle histoire et qui a fait de moi un autre homme, un être marqué à jamais par des sentiments profonds, d’amour, de joie et de douleur.

Si vous croyez que l’amour total existe et que la passion peut conduire un homme à aimer au-delà du possible. Si vous croyez que deux jeunes gens épris de folie et de liberté peuvent s’inventer un idéal de vie. Si vous croyez que la force des sentiments peut conduire chacun d’entre nous à marcher sur un arc-en-ciel, alors je vous invite à revenir trente ans en arrière.

Cette histoire n’est pas une fable romantique, ni l’expression d’une vision utopique, elle exprime de manière la plus authentique, l’espoir, la souffrance et la vie. Chacun d’entre nous peut vivre et croire à cette flamme qui s’appelle l’amour et dans le secret de son cœur espérer qu’elle ne débouche sur le désespoir.

La vie peut basculer dans l’infiniment beau comme dans la détresse, en une fraction de seconde, en quelques heures, en quelques jours. On a coutume de penser que la souffrance est initiatique pour nous, simples mortels. Il y a pourtant des douleurs dont on ne revient jamais, tels ces pays lointains aux rivages inconnus. On n’oublie pas, on s’installe dans la dure réalité d’un début d’hiver ou d’une fin d’été. Chaque jour passe avec son lot de souvenirs, le temps s’éloigne lentement avec la funeste disparition des ans.

 

Je ferme les yeux, été mille neuf cent soixante et onze. J’ai vingt ans. Je suis étudiant, j’habite Aix en Provence. Cette cité bourgeoise dont la campagne s’étend jusqu’aux confins du Luberon est la rivale de Marseille. Sa réputation au plan culturel n’est plus à faire. La montagne Sainte Victoire domine cette région. De son sommet on peut apercevoir par beau temps les contreforts des Alpes, le Mont Ventoux et l’étendue désertique de la plaine de la Crau.

Je suis aixois de naissance, mais c’est dans le village de mes parents en Corse que j’ai vécu jusqu’à l’âge de six ans.

D’une famille modeste, mes parents m’ont appris le goût de l’effort et de l’abnégation. Ils m’ont offert une excellente éducation même si à la maison les fins de mois étaient quelquefois difficiles. Ma mère, fervente catholique, m’a transmis le sens des valeurs morales. Elle fréquente régulièrement la paroisse de notre quartier et s’investit dans sa mission de militante chrétienne.

Mon père, militaire de carrière, a vainement tenté de m’inculquer le sens de la discipline, le respect de l’autorité - sans espoir. Je préfère, au grand désarroi de mes parents, les luttes récentes de mai mille neuf cent soixante huit à l’ordre établi, et il faut bien reconnaître que j’ai plus d’admiration pour Ernesto Che Guevara que pour Charles de Gaulle. Lors de ces évènements des désaccords ont tendu l’ambiance à la maison.

Mes parents cependant m’aiment profondément, même si les qualificatifs de « gauchiste » ou « d’anarchiste » sont monnaie courante dans le vocabulaire « carré » de mon père.

Nous habitons une petite maison que mon grand-père nous a léguée.

Il est à mes yeux un héros. Il a combattu, dans le maquis corse, tout ce qui, de près ou de loin, ressemblait à un uniforme allemand. Il a participé à toutes les luttes antifascistes depuis les années trente jusqu’à son implication dans la résistance.

C’est l’insoumis de la famille, le « rouge », l’anar. Pourtant, malgré sa révolte, cet homme hors du commun et qui m’est si cher n’a fait que le bien ; il a aimé ses enfants, son pays, ses amis.

Je tiens de lui ce goût pour l’indépendance et la justice, la liberté de dire et de faire ce qui me semble juste et ce qui me semble bien.

Je vis à l’université dans un microcosme très méditerranéen, ayant fondé l’Association des Etudiants provençaux et corses. Nous détestons tout ce qui émane de la culture parisienne dominatrice ; nous pratiquons l’anti-parisianisme primaire.

Force est de constater que bien des années plus tard les plus virulents de nos militants, oublieux de leur jeune idéal, vivront en parfaits notables de la Capitale. Certains qui sont aujourd’hui avocats, notaires, hommes politiques, industriels, habitent les quartiers les plus huppés de Paris. À Aix la Faculté de Droit est à l’image de la ville, fréquentée majoritairement par des fils de bonne famille, ils ne se privent pas de condamner la société bourgeoise mais ne ressentent aucune gêne à occuper les plus beaux hôtels particuliers ou les plus belles propriétés.

 

C’est dans ce contexte que j’ai vécu mes plus belles années.

Chaque été je rejoins mon village corse, c’est pour moi un grand moment, j’oublie la fac, les études, mes parents.

J’aime cette île, comme je l’aimerai toujours ; la couleur de la mer, les troupeaux de chèvres à flanc de colline, les maisons de pierre, l’hospitalité des habitants, l’odeur du maquis. La Corse si chère à mon cœur est pour moi synonyme de liberté.


 

Juin 1971

 

Je m’apprête fébrilement à préparer mon départ. Vivre deux mois à Pragialasca, village de Haute Corse, me comble de bonheur. Mes parents préfèrent prendre leurs vacances au début de l’automne. La perspective de quitter le giron familial m’enchante, une certaine excitation s’empare de moi. Mon grand-père m’a prévenu par téléphone qu’il m’attendrait à l’arrivée du bateau, à Bastia.

Pour moi l’aventure commence mais, à ce moment précis, je ne peux imaginer à quel point ces vacances vont changer le cours de mon existence.

Après une nuit calme à bord du ferry qui me conduit vers mon île, je déjeune copieusement et m’installe sur une chaise longue sur le pont avant du navire. Je ne sais si cela tient à mes origines, mais j’ai toujours eu une attirance pour les paysages maritimes, pour le bleu du ciel se noyant dans l’infini beauté de la mer et de ses rivages. Tandis que le bateau glisse, porté par une faible houle, les vagues viennent lécher les parois du bâtiment dans la caresse d’une brise si légère, que je n’entends que le bruit de la mer et le vent. Mes yeux fixent l’horizon à la recherche d’un point, d’un signe, d’une terre, comme si la Corse n’attendait que moi.

En milieu de matinée, il me semble apercevoir le liseré des côtes et les premières découpes de l’île. Depuis mon plus jeune âge, chaque arrivée provoque en moi un sentiment d’appartenance, la fierté de retrouver mes racines et mon identité insulaire. On retrouve cela en Provence, au Pays-basque, en Bretagne, la plupart des français ignorent ce sentiment identitaire..

La chaleur commence à être intense, la sensation d’un immense bonheur, comme si la transparence de l’air me collait à la peau. J’ai alors un étrange pressentiment, la curieuse impression que ces vacances ne seront pas comme les autres.

À l’entrée du port de Bastia mon regard se porte vers la ville, une lumière blanche éclaire les premiers contreforts du Cap corse. Dès les premières manœuvres du navire je tente d’apercevoir Antoine Jordi, mon grand-père. C’est au milieu de la foule que je devine sa frêle silhouette, si particulière. Il est toujours aussi élégant malgré ses origines rurales. Il a appris seul à lire et à écrire mais il a lu Brecht, Malraux, Sartre, et tant d’autres ; il ne cessera jamais de m’étonner.

À peine arrivé sur le quai il me lance :

 

-   Bonjour Petit ! Tu as une mine de papier mâché, l’air du village te fera du bien.

 

Mon grand-père, curieusement, ne m’a jamais appelé Yannick. Il a toujours eu une certaine réticence pour le prénom que mes parents avaient choisi. Il aurait sans doute préféré Don Pierre, Don Jacques ou peut être Dominique. Petit était devenu mon second prénom.

Je lui réponds, ému de le retrouver et le serrant contre moi :

-   Bonjour, grand-père ! Tu ne peux pas savoir comme je suis heureux de te revoir.

Il n’a jamais eu de propension à s’épancher. Son côté bourru, ne le prédispose pas aux apitoiements en tout genre, malgré son grand cœur. J’ai pu, à de multiples reprises apprécier sa bonté et sa générosité.

Nous marchons vers la voiture lorsqu’il m’interpelle :

-   Tu vois, la Corse perd de son identité, tous ces touristes qui viennent dans notre île risquent un jour de porter atteinte à notre culture et à nos racines.

Il n’a pas tort car la pression immobilière est de plus en plus forte. Je le taquine d’un air narquois, sans avoir l’air d’y toucher :

-   Tu loues toujours tes deux gîtes au village ?

-   Bien sûr, ça met du beurre dans les épinards !

 

Antoine me laisse conduire sa vieille Dauphine ; dès les premiers lacets du Cap, il s’assoupit. Je longe les rives du bord de mer sans me presser, malgré mon impatience de retrouver le village. À cet endroit du littoral, le côté droit de la route est adossé à la colline, tandis que la mer s’ouvre comme une bouche d’azur sur sa gauche. Telle une carte postale, les eaux turquoises scintillent de mille rayons et se confondent à l’horizon avec le ciel. Dans le Cap Corse, la terre est difficile à travailler, les habitants sont rudes, mais leur cœur est toujours ouvert au visiteur étranger. L’hospitalité n’est pas une légende sur cette terre du sud, même si les contrevérités foisonnent sur ce peuple fier de ses racines et de son histoire. Antoine fait partie de ces hommes dont l’honneur passe avant la vie, il peut tout pardonner, sauf une chose, la trahison.

Au départ de Bastia la route s’élève en pente abrupte et traverse de part en part le Cap Corse. Au milieu du col le panorama qui s’offre aux visiteurs, tel un balcon sur la mer provoque une réelle sensation de vertige. Le paysage dénudé recouvert d’une rocaille grise, contraste avec le littoral d’une couleur bleu métallique, teinté de nuances vert émeraude. Le site paraît étrange, superbe, avec une impression de bout du monde. La Corse à l’état brut, telle que je l’aime. Dans la descente vers Patrimonio, la végétation reprend ses droits avec l’apparition des chênes et de quelques châtaigniers. Ce village, situé à la base du Cap, dont les versants sont recouverts de vigne, laisse entrevoir une vue superbe sur le golfe de Saint Florent et les montagnes du Nubbio. Les vignerons produisent ici les meilleurs vins de l’île, élaborés selon des méthodes traditionnelles, sans ajout de produits chimiques.

L’arrivée sur Saint Florent est un véritable coup de cœur. La mer vient mourir sur les contreforts du désert des Agriates. Au loin les massifs forment un amphithéâtre de montagnes et de villages perchés. La montée vers la commune, au milieu d’une nature rebelle et sauvage, est un véritable régal pour les yeux. Au col de San Stéfano, malgré l’imposante épine dorsale du Cap Corse, on aperçoit la mer des deux côtés.

Pragialasca est un village typique adossé au flanc d’une montagne dont la verticalité impose le respect. La végétation change d'aspect avec l'apparition d’une forêt dense. La localité est située sur un promontoire rocheux dominé par les cimes environnantes. Les rivages sauvages que l’on peut entrevoir me rappellent un fjord.

Les maisons sont appuyées les unes contre les autres, comme si l’homme les avait construites dans un esprit de solidarité. L’église et la mairie sont mitoyennes. Le drapeau tricolore flotte quasiment contre le mur de l’édifice religieux, sentiment étrange d’une réconciliation entre l’Eglise et la République.

Dès l’apparition des beaux jours, la place centrale est le point de ralliement de tous les fêtards. L’espace constructible est limité par la rudesse des pentes. Les maisons de pierre, édifiées pour la plupart avant le dix huitième siècle, offrent l’aspect d’un monde différent, empreint de silence et de beauté.

Ici la nature n’a que peu changé. Les animaux errent librement sur la route accédant au village et il n’est pas rare de stopper son véhicule à l’arrivée impromptue de vaches ou de chèvres. La langue corse est parlée en lieu et place du français, l’affirmation de l’identité est bien réelle. L’attachement à la France ne fait aucun doute, le monument aux morts est là pour en témoigner.

 

Mon grand-père s’éveille doucement à quelques kilomètres de la commune. Nous commençons à entrevoir les premières maisons, lorsqu’il se tourne vers moi d’un air plein de malice.

-   J’ai loué un des deux gîtes à des parisiens, un couple avec leur fille. Tu ne le croiras pas, le locataire est un député de droite ! Je crois que j’ai trop pris le soleil cette année…

-   Je crois surtout, grand-père que tu avais bien besoin de te renflouer et de terminer l’aménagement de tes gîtes, pour être difficile sur le client.

Capable des pires contradictions ou de soudaines provocations, je crains qu’il ne prenne, à un moment ou à un autre le locataire à parti, lui démontrant les vertus du socialisme de masse ou tentant de lui vendre sa salade habituelle sur Lénine et l’anticapitalisme.

Nous traversons le village. Je range la voiture devant la maison.

La bâtisse, construite pendant la Révolution Française, est imposante, à l’image du pays.

Dès l’entrée, l’immense cuisine, qui fait office de pièce à vivre avec sa grande cheminée en pierre, donne une impression de chaude convivialité. La petite chambre, où dort mon grand-père, lui est attenante.

Il vit au rez-de-chaussée, le premier étage équipé de quatre chambres est réservé à la famille et aux invités.

Dès notre arrivée, j’aperçois la table mise. C’est une profusion de fromages et de charcuterie, lonzu, coppa, figatelli en quantité substantielle. En Corse, on est déshonoré si un invité quitte votre table, autrement que repu.

Après le repas, installé sur la chaise longue de la terrasse, mon grand-père faisant de même, nous ne tardons pas à sombrer dans un profond sommeil.

Vers dix neuf heures, le bruit de la porte d’entrée me fait sursauter. J’aperçois dans l’entrebâillement une forme, c’est celle de mon cousin Paul qui m’apostrophe en corse :

-   Alors, tu passes devant chez moi sans t’arrêter, tu sais qu’en Corse cela ne se pardonne pas.

 

-   Désolé Paulo, je n’ai pas voulu que Grand-père s’attarde, il est fatigué.

Paulo est le fils de mon oncle paternel, une grande affection nous lie. Nous parlons depuis un long moment lorsque ce que nous redoutions se produit, Grand-père nous apporte une bouteille de pastis de sa fabrication, boisson de contrebande qui est une injure au bon goût. Nous ne voulons pas lui faire de peine et c’est un immense sacrifice d’avaler cette mixture.

 

Grand-père demande à Paulo de rester dîner, mais dès la fin du repas, il va se coucher. Mon cousin est étudiant à l’université de Nice. Ce fut pour lui une contrainte de quitter la Corse, car il a pour sa terre un attachement viscéral, qui le conduira quelques années plus tard à s’engager politiquement dans le Nationalisme Corse.

Nous parlons une bonne partie de la nuit, de nos études, de nos flirts, de politique, et de bien d’autres choses.

Il me quitte vers trois heures du matin. Rompu par la fatigue je ne tarde pas à m’endormir.

 

Il est neuf heures, mon réveil est doucement interrompu par la chaleur tiède d’une belle matinée d’été. Je n’entends que le cri des oiseaux et les craquements du plancher. Les débuts de matinée à Pragialasca commencent par le tintamarre des cloches de l’église toute proche ou par le chant d’un merle sur le rebord d’une fenêtre. De temps en temps le cri d’un enfant à l’autre bout du village retentit ; les vacances ont bien commencé.

Après une douche fraîche, une tasse de café et quelques toasts composent l’essentiel de mon petit-déjeuner. Qu’il est agréable de se livrer à un peu de farniente !

En fin de matinée, j’enfile un jean, un polo et des baskets. Partant à la recherche de mon grand-père, j’emprunte la rue qui descend vers le centre du village.

Comme chaque année dès mon arrivée, j’ai le devoir sacré de saluer les villageois, sans n’omettre personne, sous peine de m’aliéner à jamais les éventuels oubliés.

L’épicière m’informe qu’Antoine est parti nettoyer le gîte. Je ne peux m’empêcher de penser que cela a sans doute un rapport avec l’arrivée des parisiens. Il tient à les accueillir dans les meilleures conditions.

Le gîte est situé à la sortie du village, dans un ancien corps de ferme. Grand-père l’a magnifiquement aménagé. Un grand parterre de roses et de lauriers blancs orne le devant de la maison.

Antoine referme la porte lorsqu’il m’aperçoit.

-   Petit, ce soir je ne pourrai pas accueillir mes locataires ! J’ai à faire à Calvi. Si tu pouvais me remplacer pour l’état des lieux, cela me rendrait un grand service.

C’est aujourd’hui dimanche. Mon grand-père a l’habitude de rencontrer une veuve de dix ans sa cadette qui est depuis longtemps sa maîtresse. Au village, chacun fait semblant de croire à son histoire cousue de fil blanc.

Il est veuf depuis mille neuf cent cinquante. Je n’ai jamais connu ma grand-mère maternelle. Il a beaucoup souffert de la disparition de sa femme, cette liaison me parait naturelle.

 

En cette fin de matinée il me convie à boire l’apéritif. Afin d’éviter son tord-boyaux, je l’invite au seul bistrot du village qui est bondé à l’heure de la sortie de la messe. Nous commandons deux pastis. Il m’informe qu’il sera absent pour le déjeuner. La route est longue pour se rendre à Calvi.

 

Je me suis reposé une grande partie de l’après midi.

Il est maintenant dix sept heures, je me rends au gîte pour accueillir les Parisiens. Antoine m’a confié les clés, ainsi qu’une une copie du contrat de location. Je pénètre dans le hall d’entrée de la maison qui est assurément la plus belle demeure du village. Mon grand-père a consacré beaucoup de temps à la restauration de cette ancienne ferme. Le résultat est à la hauteur de ce que j’imaginais.

Le rez-de-chaussée est meublé en style campagnard. La salle à manger, d’une superficie de cinquante mètres carrés, est rectangulaire. Sa grande baie vitrée permet de contempler d’un seul coup d’œil le golfe de Saint Florent. Une double porte donne accès à une cuisine spacieuse, d’où l’on peut apercevoir les collines boisées de pins, de chênes et de châtaigniers. De temps à autre le cliquetis des clochettes nous prévient de l’arrivée d’un troupeau de chèvres.

Le parquet ciré me rappelle les senteurs du passé, la chaleur du bois, le craquement du plancher sous mes pieds d’enfant. Au premier étage quatre belles chambres aux murs lambrissés de pins invitent au repos.

 

J’entends le bruit d’un moteur de voiture. De la terrasse j’aperçois une Mercedes blanche immatriculée à Paris, qui se range devant le parterre fleuri.

Le conducteur descend le premier. Il a quarante cinq ans environ. Il lance un coup d’œil panoramique sur ce qui l’entoure.

La passagère qui paraît être son épouse, descend à son tour. Un sourire charmeur aux lèvres, elle s’avance vers la maison, accompagnée d’une jeune femme d’une vingtaine d’années. Je salue les arrivants.

-   Bonjour et bienvenue en Corse ; avez vous fait bonne route ? Mon grand-père, Monsieur Jordi, m’a demandé de vous accueillir et de vous simplifier les démarches.

Je me présente. Visiblement soulagé d’être arrivé, marqué par la fatigue de la longue route, le conducteur de la voiture s’avance à ma rencontre :

-   Michel Lambert, voici mon épouse Christina et ma fille Marianne.

À l’énoncé de son nom, je me souviens d’une interview télévisée et d’un article paru dans un journal à grand tirage sur la privatisation des grands groupes économiques.

Il s’agit bien de Michel Lambert, professeur agrégé d’économie et Député Libéral des Hauts de Seine. En le regardant je lui trouve ce regard de rapace, propre aux hommes politiques.

Son épouse par contre semble détachée des contingences matérielles, à des années-lumière des préoccupations de son mari. Elle a un ravissant accent slave qui lui confère un charme particulier.

Je suis impressionné par le regard de la jeune fille, ses yeux sont d’un vert incroyablement beau. Elle semble attendre avec impatience que quelqu’un l’aide à décharger ses bagages.

Mon grand-père a pris soin de préparer des boissons rafraîchissantes. Je propose à mes hôtes de se désaltérer après un si long voyage.

Nous sommes assis autour de la longue table en bois massif de la salle à manger et les questions fusent. Madame Lambert se renseigne:

-   Quelles sont les distractions possibles dans les environs ?

-   Si vous aimez les sports nautiques, la mer est à vingt kilomètres. À l’intérieur du pays, on peut randonner à cheval, faire du rafting ou de l’escalade. Pour le quatorze juillet, le village organise un grand bal. Nous célébrons toujours dignement la fête nationale. J’espère que vous nous ferez l’honneur d’y participer.

-   Le quatorze juillet c’est mon anniversaire, glisse Marianne.

Au premier abord je la trouve peu sympathique. Son prénom cependant m’incite à lui accorder les circonstances atténuantes. S’appeler Marianne, lorsqu’on est née un quatorze juillet me paraît relever de la seule référence historique.

Madame Lambert intervient à nouveau.

-   Nous avons besoin de calme. Mon mari compte tenu de ses responsabilités doit impérativement se reposer et ma fille doit travailler tous les jours son répertoire musical. La pratique du violon suppose beaucoup de travail et de discipline.

Je propose mon aide, afin de les aider à décharger leur véhicule, constatant à mes dépens que leur fille me laisse porter seul l’intégralité de ses bagages. Ces derniers étant bien plus nombreux et plus lourds que ceux de ses parents.

Après plusieurs allers et venues entre le véhicule et le premier étage, je demande la permission de me retirer.

C’est en serrant la main de Marianne que je croise son regard triste, sa chevelure très brune contraste avec ses yeux, elle me paraît énigmatique.

Après l’installation de la famille Lambert, j’ai hâte d’aller saluer mon oncle et ma tante. Paulo m’a fait savoir que ses parents étaient impatients de me voir.

 

L’oncle Dominique s’exprime le plus souvent en langue corse au grand désappointement de ma tante Magali qui ne supporte pas que son mari dédaigne le français.

Magali, tout comme moi est provençale, native des Saintes Maries de la Mer. Elle conserve la nostalgie des grands espaces. Dans sa jeunesse elle parcourait à cheval les rizières de Camargue et se baignait dans les eaux bleues de la plage de Beauduc.

À peine arrivé, ma tante m’embrasse affectueusement et se retournant vers son mari s’exclame :

-   Yannick cette année va faire fureur auprès des filles du village !

-   Je t’en prie, c’est trop de compliments.

Il faut dire que depuis quatre ou cinq ans ma tante me dit les mêmes choses, ce qui tend plus à me gêner qu’à me complimenter.

-   Et tes études me lance mon oncle !

-   Je rentre en Licence à la rentrée prochaine, mais je ne sais pas encore si le métier d’avocat m’attire. Grand-père ne cesse d’affirmer que c’est un métier de voleur.

Cette phrase est prononcée dans un éclat de rire. Les parents de Paulo sont des gens simples, ils vivent toute l’année au village. Ma tante a pris l’habitude de préparer des confitures, des conserves de champignons. Mon oncle garde champêtre et chasseur devant l’éternel, contribue à la fabrication de pâté de sanglier, lapin, perdreaux et gibier en tout genre.

Comme je m’y attendais, ils me demandent de dîner en leur compagnie, je suis effrayé par le menu du repas du soir. Charcuterie corse, petits farcis de légumes, cuisseau de chevreuil, fromage de brebis, tarte aux châtaignes sont les mets d’un repas traditionnel.

À vingt trois heures, fatigué, je remonte le chemin qui me conduit vers la maison de mon grand-père, quand je vois arriver ce dernier dans sa Dauphine.

-   Bonsoir Petit tu vas bien ?

-   Ton rendez-vous s’est bien passé ?

Cette remarque lui a été adressée avec un sourire assez ironique, j’ai le sentiment qu’il apprécie peu ce genre d’humour. Son escapade à Calvi est classée « secret défense. » Antoine n’est pas homme à être rancunier. Il se tourne vers moi et me fait comprendre en me montrant sa chambre qu’il lui tarde de se coucher.

Ce soir-là j’ai du mal à trouver le sommeil, des difficultés à oublier le visage de Marianne. Rarement je n’ai lu autant d’émotion, de tristesse dans un regard. Suis-je troublé ? Faute de réponse, je finis par m’endormir.

 

Ce premier lundi de juillet promet d’être une magnifique journée. Dès mon réveil, j’aperçois des nuages de chaleur provoqués par les entrées maritimes à l’ouest de l’île. À peine ai- je posé les pieds sur la descente de lit que des odeurs de café me parviennent, mon grand-père prépare le petit déjeuner.

À mon arrivée sur la terrasse, je retrouve Antoine chantant et sifflotant des airs du folklore corse, il m’embrasse affectueusement :

-   Petit, notre locataire M. Lambert souhaite que quelqu’un l’accompagne pour une randonnée avec sa famille. Habituellement je suis disponible, mais je crois que cette année je vais passer la main. Veux-tu me remplacer ?

Un peu étonné d’une telle marque de confiance :

-   Pourquoi pas, mais quel est le niveau technique de la famille Lambert ? Je ne veux pas m’aventurer avec des débutants.

-   Petit tu risques d’être surpris, ces gens là passent une partie de leurs vacances en Savoie. La pratique de l’alpinisme et de l’escalade, ils connaissent, tu vas devoir t’accrocher. La petite de vingt ans pourrait te donner du fil à retordre me dit-il d’un air amusé.

Il faut dire que dans l’arrière pays provençal, nous pratiquons la randonnée de manière régulière, se faire damer le pion par des parisiens me paraît chose impossible.

 

Alain Piol. Un violon dans la nuit.

Éditions Mémoires et Cultures.

 

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Dernière modification :26 juin 2008